Présenté dans la section Cannes Première, Kukorojo, retitré Le Château d’Arioka, marque une première dans la carrière de Kiyoshi Kurosawa. Adaptation du roman historique Le Samouraï et le Prisonnier de Honobu Yonezawa, le film constitue pour le cinéaste sa première véritable incursion dans le jidai-geki, le drame historique japonais. Une annonce qui pouvait surprendre de la part d’un réalisateur associé depuis des décennies au fantastique moderne, au thriller paranoïaque ou à l’horreur. Pourtant, Kurosawa n’abandonne pas ici ce qui constitue le cœur de son cinéma : l’utilisation des structures du genre pour faire émerger des questionnements philosophiques, des contaminations mentales et une lente décomposition des systèmes de croyance.

Époque Sengoku, XVIe siècle. Assiégé dans le château d’Arioka après sa rébellion contre Oda Nobunaga, le seigneur Murashige Araki retient prisonnier le stratège Kanbei Kuroda, venu lui annoncer que son propre maître refusait d’unir ses forces aux siennes pour résister à Nobunaga. Alors que l’exécution du messager semblait inévitable selon les codes du temps, Murashige décide pourtant de lui laisser la vie sauve et de l’enfermer dans un cachot. Au fil des saisons, d’étranges crimes viennent alors troubler l’équilibre du château assiégé. Incapable de résoudre seul ces énigmes, Murashige finit par consulter son prisonnier, dont l’intelligence froide et la capacité de déduction semblent peu à peu exercer une emprise grandissante sur lui.

Le Château d’Arioka n’a presque rien du chanbara classique. Malgré l’évocation d’un siège militaire, les sabres restent presque toujours dans leur fourreau. Ici, tout se joue dans les couloirs silencieux du château, les salles de réception vides et les cellules obscures. La guerre reste presque constamment hors-champ. Le véritable champ de bataille devient celui des idées, des récits et des systèmes de valeurs. Si l’horreur du cinéma de Kiyoshi Kurosawa a toujours été essentiellement cérébrale, il en va de même de son traitement du film d’époque. Loin du chanbara, le cinéaste livre un film d’époque et d’enquête.

Le récit adopte pour cela une structure admirablement simple : quatre chapitres correspondant chacun à une saison, de l’hiver à l’automne. Chaque partie repose sur une énigme presque conçue comme un whodunit. Un enfant tué par une flèche introuvable. Une tête coupée qui disparaît et se déforme mystérieusement. Une jarre à thé d’une valeur inestimable dérobée. Un homme frappé par la foudre au moment précis où il allait révéler un secret capital. Cette mécanique pourrait donner naissance à un simple puzzle narratif raffiné et répétitif, or Kurosawa s’en sert pour faire exactement autre chose : une immense méditation philosophique sur le besoin humain de croire aux récits.

Peu à peu, le film oppose deux visions du monde. D’un côté, Murashige et Kanbei cherchent à résoudre les crimes par le recoupement des indices, l’observation rationnelle et la véracité des faits objectifs. De l’autre, le peuple, les soldats et certains conseillers préfèrent voir dans ces événements des châtiments divins. Les crimes seraient les manifestations d’une colère supérieure provoquée par le rejet des traditions samouraïs, par la lâcheté supposée de Murashige ou par sa clémence envers ses ennemis.

Toute la beauté du film tient précisément dans la manière dont Kurosawa refuse de ridiculiser cette lecture spirituelle du monde. Plus les mystères sont résolus rationnellement, plus le château semble sombrer dans une forme de désespoir métaphysique. Comme si les hommes avaient besoin de croire à l’existence d’une justice cosmique pour supporter la violence absurde du réel. Le Château d’Arioka devient alors un film sur la nécessité anthropologique des récits, des croyances et des structures symboliques. Sans elles, les hommes se sentent abandonnés dans un monde vide où la mort ne signifie plus rien. Et ce sentiment semble avant tout concerner les plus modestes : ceux qui n’auront jamais droit à un destin exceptionnel, à la gloire militaire ou à une trace laissée dans l’Histoire. Pour le petit peuple du château, croire aux châtiments divins, aux signes surnaturels ou à une forme de salut supérieur constitue peut-être la seule manière de donner un sens à une existence promise à l’anonymat et à l’oubli.

Cette tension irrigue également le personnage fascinant de Murashige Araki, probablement l’un des plus beaux personnages de toute la carrière de Kurosawa. Figure historique généralement réduite à la traîtrise et à la lâcheté, Murashige devient ici un homme refusant progressivement la logique sacrificielle des samouraïs. Il ne veut plus tuer. Il refuse d’exécuter ses ennemis, ses prisonniers, voire ses propres alliés lorsqu’ils le supplient pourtant de les mettre à mort afin de laver leur déshonneur. Agit-il par faiblesse ? Par lucidité ? Par pacifisme sincère ? Le film ne tranche jamais complètement.

Et c’est précisément cette ambiguïté qui le rend si bouleversant. Murashige comprend que le geste qui donne la mort est peut-être vain. Que les codes guerriers auxquels il a consacré sa vie reposent sur une mécanique absurde transformant l’honneur en machine stérilement sacrificielle. Là où les codes du chanbara ont tendance à glorifier le sacrifice d’honneur et la fidélité guerrière, Kurosawa filme au contraire l’épuisement d’un homme découvrant que la transcendance ne passe peut-être pas par la violence.

« Avancer jusqu’au paradis, reculer jusqu’en enfer » : le mantra est répété comme une vérité indiscutable. Or, Le Château d’Arioka consiste précisément à fissurer cette logique qui conduit à la mort glorieuse. La véritable révélation du récit est peut-être qu’il existe également un paradis pour ceux qui reculent, pour ceux qui refusent le cycle de la vengeance, du sacrifice et de la mort héroïque. Là où Godzilla Minus One réhabilitait déjà la figure du lâche capable d’accéder malgré tout à une forme d’héroïsme, Kiyoshi Kurosawa pousse la réflexion encore plus loin : il interroge la possibilité même d’une grandeur pacifique au sein d’un monde entièrement structuré par la violence codifiée et le culte de l’honneur guerrier.

L’évolution intérieure du personnage rejoint d’ailleurs profondément tout le cinéma de Kiyoshi Kurosawa. Car derrière le jidai-geki et l’enquête policière, Le Château d’Arioka retrouve plusieurs motifs centraux de son œuvre : la contamination psychologique, le délitement progressif des structures sociales, l’emprise silencieuse d’une conscience sur une autre. Impossible de ne pas penser à Creepy ou au récent Chime dans la manière dont Kanbei, depuis sa cellule, prend peu à peu possession de l’esprit de Murashige. Le prisonnier est enfermé physiquement, mais il devient progressivement l’homme le plus libre du château, tandis que le seigneur s’enferme lui-même dans ses contradictions.

Le Château d’Arioka démontre que Kiyoshi Kurosawa est peut-être aujourd’hui le cinéaste japonais possédant le sens du cadre le plus précis. Chaque plan paraît d’une limpidité absolue. Déplacements des corps, diagonales des couloirs, jeux sur les ouvertures des portes coulissantes, variations lumineuses dans les cachots : tout participe à une circulation constante du doute et du pouvoir entre les personnages. Le film avance presque exclusivement par la parole, sans flash-back ni reconstitution explicative. Fidèle à sa volonté de toujours « aller de l’avant », Kurosawa résout les énigmes uniquement à travers les dialogues et les raisonnements successifs des personnages. Cette densité verbale pourrait devenir étouffante ; elle produit au contraire une tension fascinante où chaque conversation ressemble à un duel intellectuel.

À mesure que les saisons passent, les morts s’accumulent, les alliés désertent et le château se vide lentement de ses habitants. Ce dépouillement progressif donne au film une dimension presque shakespearienne. On pense autant à Le Château de l’araignée qu’à un Agatha Christie médiéval contaminé par le pessimisme existentiel propre au cinéaste. Pourtant, malgré les exécutions, les décapitations et les trahisons, Le Château d’Arioka reste paradoxalement un immense film sur la douceur. Un film qui affirme, discrètement mais avec une force politique immense, que le paradis attend peut-être aussi les hommes qui refusent de tuer.

Il est d’ailleurs difficile de comprendre comment une œuvre d’une telle ampleur n’a pas été retenue en compétition officielle . Car au-delà de son raffinement formel, Le Château d’Arioka est aussi un grand film politique contemporain déguisé en drame historique. Un film sur la stratégie militaire, sur l’impossibilité de sortir des logiques d’escalade et sur la nécessité vitale d’inventer d’autres formes de puissance que la domination brutale.

À 70 ans, Kiyoshi Kurosawa continue ainsi de déplacer son cinéma vers des territoires inattendus sans jamais perdre ce qui fait son génie : cette capacité unique à transformer les structures du cinéma de genre en machines philosophiques hantées par le doute, la contamination et l’effondrement des certitudes. Le Château d’Arioka n’est pas seulement un grand film de samouraïs. C’est peut-être l’un des plus grands films politiques japonais de ces dernières années.

LE CHÂTEAU D’ARIOKA
Réalisé par Kiyoshi Kurosawa
Avec Masahiro Motoki, Masaki Suda, Yuriko Yoshitaka
Pas encore de date de sortie communiquée

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