Présenté lors de la dernière Quinzaine des Cinéastes, We Are Aliens (désormais retitré Un Monde entre nous en francophonie) marque le début en réalisation du jeune cinéaste japonais Kohei Kadowaki, diplômé de l’Université des arts de Tokyo en design qui se lance dans l’animation. Une première œuvre déjà traversée par une véritable identité visuelle, au service d’un récit touchant d’une amitié enfantine vouée à se déchirer.

Le film suit le jeune Tsubasa et son amitié avec Gyotaro, un garçon excentrique et marginal. Leur relation, bien qu’incomprise par certains, se construit autour d’une véritable complicité. Un incident en apparence anodin devient alors le point de départ d’une séparation douloureuse et d’une série d’événements qui pousseront les deux enfants sur des trajectoires opposées. À travers cette première réalisation, Kadowaki rappelle la force singulière de l’animation lorsqu’elle s’empare de notre perception du réel, construisant un conte nuancé d’une grande intelligence émotionnelle.  

Déjà comparé à Monster de Hirokazu Kore-eda pour sa structure et sa prise en compte de points de vue multiples, We Are Aliens rejoint surtout l’œuvre de son compatriote dans la subtilité avec laquelle il aborde les thèmes de l’enfance et de l’amitié. Et c’est précisément en s’abandonnant pleinement à cette perspective que le film trouve toute sa puissance : l’animation y est entièrement mise au service d’un regard juvénile, parfois naïf, mais surtout d’une perception du monde profondément distordue. Le film fascine ainsi par sa capacité à traduire une vision du monde singulière, dans laquelle une simple appréhension prend des allures de cauchemar et où le moindre malentendu peut devenir horrifique. En amplifiant les émotions sans jamais les caricaturer, le long-métrage impressionne par la manière dont il anime une peur et une anxiété propres à l’enfance, notamment à travers l’usage de plans en fish-eye et d’un mélange de styles qui permet de faire ressortir le visage des personnages (qui apparaissent comme dessinés à la main) du décor dans lequel ils évoluent. Une qualité qui frappe particulièrement dans ces moments les plus simples, une tension pouvant soudainement sortir d’une scène pourtant banale : quand une mère découvre les débris de son parapluie, cachés par son fils qui l’avait emprunté quelques jours plus tôt.

Mais We Are Aliens ne met pas uniquement en avant l’importance de points de vue divergents à travers cette représentation particulière du réel : cette idée traverse également toute son écriture. Grâce à une construction en miroir, qui laisse au récit le temps de se déployer selon les perspectives de ses deux protagonistes, le film développe avec finesse des thèmes comme l’isolement, le harcèlement ou encore l’importance de ces instants qui paraissent insignifiants, qu’ils soient invisibles aux yeux des adultes ou banalisés par l’innocence de l’enfance, mais dont les conséquences peuvent s’avérer dévastatrices sur le long terme. En suivant la relation entre les deux personnages de l’enfance jusqu’au jeune âge adulte, l’œuvre parvient à maintenir durant la plus grande partie du film la force de sa structure répétitive grâce à l’intelligence avec laquelle il traite ses personnages. Le manque d’empathie y est critiqué avec autant de sévérité que la rancœur, et le récit ne réduit jamais l’un ou l’autre de ses protagonistes à une figure pleinement coupable.

Une finesse qui finit malheureusement par s’essouffler dans le dernier acte, lorsque le film cherche à mener son récit vers une confrontation finale qui peine réellement à aboutir. Le récit s’étire alors et se perd dans une dichotomie que Kadowaki avait pourtant réussi à éviter jusque-là : les conséquences des événements précédents se résument soudainement à une opposition un peu simpliste entre réussite et échec, l’un fonde une famille et trouve une stabilité professionnelle, tandis que l’autre peine à conserver un emploi et à payer son loyer. Le mélodrame, qui aurait gagné à être resserré, devient alors presque trop appuyé et nous éloigne progressivement des personnages, là où leur enfance permettait encore une identification immédiate. En parallèle, le style d’animation, jusque-là particulièrement pertinent lorsqu’il accompagnait une perception enfantine du monde, paraît moins justifié dans cette dernière partie. Il contribue davantage à instaurer une distance avec les personnages désormais adultes qu’à traduire un véritable état intérieur auquel le spectateur peut encore se rattacher. Ce dernier aspect est néanmoins facilement pardonné tant le film offre, dans ce dernier tiers, l’une de ses plus belles séquences animées : un climax expressionniste qui peut nous faire penser aux expérimentations visuelles de Isao Takahata dans Le Conte de la princesse Kaguya.

Malgré un dernier acte qui s’égare quelque peu, We Are Aliens reste l’une des découvertes marquantes de cette sélection. Pour un premier long-métrage, Kohei Kadowaki impose déjà une identité visuelle forte, mais surtout un style entièrement pensé au service de son récit, utilisant l’animation comme un véritable outil d’exploration du réel. Il rappelle ainsi que ce dernier ne peut être appréhendé qu’à travers une multiplicité de regards subjectifs. Débordant d’idées, de personnalité et de sensibilité, We Are Aliens s’impose finalement comme le premier geste d’un auteur déjà singulier.

We Are Aliens Un Monde entre nous
Réalisé par Koher Kadowaki
Avec les voix de Ryota Bando, Amane Okayama
Pas de date de sortie annoncée

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