Présenté en compétition au Festival de Cannes, Notre salut d’Emmanuel Marre vient former un diptyque aussi involontaire que fascinant avec Les Rayons et les Ombres de Xavier Giannoli sorti plus tôt cette année. Les deux films racontent finalement la même chose : non pas la collaboration idéologique des fanatiques, mais celle des médiocres, des arrivistes et des ambitieux frustrés qui voient dans l’effondrement d’un pays une occasion historique d’accéder enfin à la place qu’ils pensent mériter. Là où Giannoli faisait déjà preuve d’une remarquable honnêteté intellectuelle dans son traitement de Jean Luchaire — moins monstre doctrinaire que bourgeois vénal fasciné par le pouvoir — il restait prisonnier d’une mise en scène extrêmement classique. Emmanuel Marre, lui, trouve une forme parfaitement cohérente à son sujet : brute, instable, presque documentaire. Et c’est précisément cette contemporanéité formelle qui fait de Notre salut un film beaucoup plus marquant.

Septembre 1940. Henri Marre débarque à Vichy sans argent, sans réseau et sans véritable avenir. Ingénieur persuadé d’avoir compris les clés du redressement national grâce à son traité politico-managérial intitulé Notre salut, il rêve de rejoindre les nouvelles structures administratives mises en place par le régime de Pétain. Son obsession n’est ni raciale, ni mystique, ni même réellement politique : il veut être utile, reconnu et efficace. En bon « grimpion » — comme on dit en Suisse — il cherche avant tout à gravir les échelons, à entrer enfin dans les bureaux où se prennent les décisions importantes. « Certains chez vous sont un peu trop poètes », glisse-t-il à un chef de cabinet, lassé de voir toujours les mêmes élites se recycler d’un poste à l’autre sans jamais moderniser le pays.

Toute la force du film tient dans cette intuition fondamentale : la collaboration n’est pas ici présentée comme une irruption démoniaque dans le cours normal des choses, mais comme une extension logique du culte bureaucratique de l’efficacité. Notre salut ressemble parfois à une adaptation clandestine de Libres d’obéir de Johann Chapoutot tant Emmanuel Marre montre avec précision comment des logiques managériales, des impératifs de rendement et des raisonnements administratifs peuvent progressivement épouser la mécanique du national-socialisme sans même avoir besoin d’un engagement idéologique fort.

Le glissement se fait progressivement. Au départ, Henri Marre veut simplement lutter contre le chômage français sans travailler directement pour l’occupant. Puis viennent les arbitrages sur la nationalité des travailleurs, la priorité donnée aux Français sur les « parasites israélites », les discussions sur l’efficience économique de l’exclusion. Les personnages mettent volontairement de côté les dimensions idéologiques du statut du 4 octobre afin de poursuivre leur quête d’organisation rationnelle. « Repenser moralement la nation et les formes », disent-ils avec le sérieux satisfait des technocrates convaincus de participer à une grande réforme civilisationnelle. Le film saisit admirablement cette contamination du langage où la violence politique se dissout dans le vocabulaire neutre de la gestion.

Peu à peu, les critères se précisent. Combien de grands-parents juifs ? Sont-ils pratiquants ? Ont-ils servi dans l’armée ? À quel poste peut-on encore les employer ? Un homme déclassé en manutentionnaire ne s’inquiète même plus du sens de ce qui lui arrive ; sa seule préoccupation devient le maintien de son salaire. L’Occupation apparaît alors dans sa dimension la plus triviale : des hommes continuent simplement à travailler.

L’un des gestes les plus brillants du film consiste précisément à filmer cette banalité sans emphase dramatique. Contrairement à tant de récits historiques cherchant à reconstruire l’Occupation à travers une esthétique muséale, Emmanuel Marre choisit une image sale, tremblée, naturaliste, presque issue du reportage tourné en guérilla. Emmanuel Marre filme l’Occupation comme un temps encore ouvert, opaque, indécis. Ses personnages avancent sans conscience claire de ce vers quoi ils se dirigent, ce qui donne au film une sensation extrêmement rare de présent historique brut, débarrassé de toute reconstruction mémorielle rassurante.

Ce présent perpétuel rend le film fascinant. Les Allemands ne sont pas filmés comme des monstres ou des caricatures vociférantes qui ne font que répéter des « Schnell ! », « Du Schwein ! » et des « Los ! » comme dans le film de László Nemes sur Jean Moulin (également présent en compétition à Cannes). Chez Marre, les occupants allemands plaisantent, sourient, déjeunent avec les fonctionnaires français. Ils demandent simplement aux administrations locales si elles souhaitent « partir ou continuer à travailler avec eux ». Henri Marre choisit de rester « pour limiter la casse ». À aucun moment il ne se pense comme un salaud. Il se voit comme un pragmatique patriote expert du management, persuadé que le redressement économique du pays exige de nouvelles méthodes et davantage d’autorité.

C’est là que le film devient profondément contemporain. Emmanuel Marre ne filme pas tant la collaboration historique que l’aliénation moderne au travail et le fétichisme de la performance. Déjà dans l’excellent Rien à foutre, il auscultait les formes contemporaines de vide existentiel produites par le travail tertiaire. Notre salut pousse cette réflexion jusqu’à son point le plus vertigineux : que se passe-t-il lorsqu’une société entière finit par considérer l’efficacité comme une valeur morale supérieure ? Une approche qui nous fait dire que c’est avant tout la politique macronienne qui pourrait se sentir visée par Notre salut qui résonne comme un écho au « Notre projet ! ».

Le virage du film intervient en août 1942. Huit cent cinquante Juifs étrangers doivent être « ramassés ». Le terme gêne ; on lui préfère bientôt « rassemblement », après avoir hésité avec « regroupement ». Les personnages discutent surtout d’essence, de camions et d’organisation logistique. Comment optimiser les trajets ? Comment éviter les pertes de temps ? Comment rationaliser le transport des corps humains bientôt entassés comme du bétail ? Une scène montre les fonctionnaires s’assurer que les ordres viennent bien des Français eux-mêmes et non des Allemands. La circulaire de René Bousquet rassure tout le monde. Lorsqu’un employé demande où partent ces familles, la réponse tombe immédiatement : « Nous n’étions pas décisionnaires. »

Rarement le cinéma français aura aussi bien filmé ce que Hannah Arendt appelait la banalité du mal. Non pas un mal spectaculaire, démoniaque ou hystérique, mais un mal administratif, et procédural. Un mal qui avance sous la forme de tableaux Excel avant l’heure, de notes internes et de procédures de rationalisation. La réplique la plus marquante du film, prononcé par le personnage principal, résume d’ailleurs parfaitement cette logique : « Il n’y a pas de plaisir supérieur à celui de sentir l’ascendant qu’on prend sur des esprits et des hommes hier encore inconnus. » Tout est là : le désir de pouvoir des médiocres, la fascination pour l’organisation et la jouissance discrète qu’offre la bureaucratie lorsqu’elle devient enfin un instrument de domination.

Swann Arlaud compose ici probablement le plus grand rôle de sa carrière. Son Henri Marre ne possède rien du fanatique théâtral. Il est terne, poli, appliqué, parfois même sympathique. Arlaud lui donne une normalité, une absence totale de grandeur qui rend le personnage infiniment plus perturbant. Le film comprend que les régimes autoritaires ne reposent pas uniquement sur des monstres idéologiques, mais sur une multitude d’individus médiocres persuadés de simplement « faire leur travail ».

Les trois séquences musicales anachroniques parachèvent la réussite. « Big in Japan », « Popcorn » ou encore « Live Is Life » (malheureusement pas la version de Laibach) surgissent brutalement, parfois sur des images d’archives ou des moments de liesse pétainiste. Le procédé pourrait sembler facile ; il produit au contraire un vertige saisissant. En actualisant soudainement les images par la musique pop, Emmanuel Marre détruit toute distance confortable. La collaboration cesse d’appartenir à un passé figé ; elle redevient un langage contemporain du management et de la soumission volontaire à la logique du rendement.

Le courage du film tient à son origine même. Emmanuel Marre puise directement dans la correspondance de ses propres aïeux et choisit surtout de ne pas modifier le nom de famille de son personnage principal. En conservant son propre nom et en travaillant directement à partir des archives de ses ancêtres, le réalisateur accepte une forme d’exposition intime extrêmement rare dans le cinéma français contemporain. Le film refuse ainsi le confort moral de la reconstitution historique abstraite : il implique directement son auteur dans ce qu’il raconte. Notre salut ne cherche jamais à exorciser ou à condamner spectaculairement un ancêtre compromettant ; il accepte au contraire de regarder en face cette zone grise familiale et historique. En refusant de transformer Henri Marre en monstre exceptionnel, Marre touche à quelque chose d’infiniment plus dérangeant : la possibilité que la collaboration ait aussi été l’affaire d’hommes ordinaires, médiocres, ambitieux et persuadés d’agir rationnellement.

Notre salut est peut-être avant tout un film sur des hommes qui ont remplacé toute transcendance morale par la religion de l’efficacité. Et c’est précisément ce qui le rend si pertinent aujourd’hui.

NOTRE SALUT
Réalisé par Emmanuel Marre
Avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathieu Perotto
Sortie prévue le 30 septembre 2026

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