L’Amour l’Après-Midi (Eric Rohmer, 1972) / I Think I Love My Wife (Chris Rock, 2007)

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Après La Féline et le couple Panique à Needle ParkHeaven Knows What, Jean Gavril continue son exploration hebdomadaire de la pratique du remake en se demandant quel serait exactement le degré d’improbabilité du remake de l’un des Contes Moraux d’Éric Rohmer par Chris Rock, avec Louis C.K. au scénario ? Ce film existe – et il n’est à vrai dire pas si mal. Après Le Rayon vert et son expression du sentiment de l’été, c’est au tour d’un autre film du réalisateur français d’être l’objet d’un Split screen.


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L’Amour l’Après-Midi

Dès Ma Nuit chez Maud les films d’Eric Rohmer ont, par l’entremise de Pierre Cottrell, bénéficié d’une bonne couverture américaine. Ils y sont devenus les représentants privilégiés d’un « cinéma à la française » qui joindrait préciosité verbale et goût de la beauté en des marivaudages synonymes pour son public de mœurs plus relâchées. Cette sympathie repose en partie sur un malentendu : Rohmer n’a jamais dans son œuvre fait l’éloge que de la fidélité – serait-ce contre son propre désir ou le sens commun. Elle tient pour une autre au charme incertain de l’hésitation rohmérienne, qui, sans jamais déciller d’une conclusion loyale dont l’aspect « en tout bien, tout honneur » peut flatter un certain puritanisme, joue avec le feu, tourne la tête des rêveurs qui, plus qu’à leur tour, en viennent à « tromper en pensée ». Ultime opus de la série des Contes Moraux, L’Amour l’Après-Midi (1972) en a été le plus grand succès aux États-Unis, un petit phénomène de société (ce qui y en faisait le candidat le plus probable à un remake). Il est aussi celui illustrant le plus crûment le marchandage vis-à-vis d’eux-mêmes, qu’avec une conscience plus ou moins (mal)heureuse, ses protagonistes opèrent concernant leur quant-à-soi. Fait rarissime chez son auteur, il met par ailleurs brièvement en scène la nudité de ses actrices – qui n’a jamais chez lui une connotation positive.[1]

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L’Amour l’Après-Midi

Frédéric (Bernard Verley), marié à Hélène (François Verley, son épouse à la ville), père d’une petite fille, coule des jours qu’il affirme heureux, financés par le cabinet d’affaires dont il est le co-gérant. Cet équilibre est permis par un pacte avec son imaginaire exprimé, entre passages piétons et transports publics, en un monologue intérieur à la qualité littéraire : « Depuis que je suis marié, je trouve toutes les femmes jolies. Dans leurs occupations les moins inattendues je leur restitue ce mystère dont je les dépouillais presque toutes jadis. Je suis curieux de leurs vies, même si elles ne m’apportent rien que je ne sache déjà. (…) S’il y a une chose dont je suis incapable maintenant, c’est de faire la cour à une fille. Je ne vois pas du tout ce que je pourrais lui dire. D’ailleurs je n’ai aucune raison de lui parler. Je ne veux rien d’elle, je n’ai aucune proposition à lui faire. Pourtant je sens que le mariage m’enferme, me cloître et j’ai envie de m’évader. La perspective du bonheur tranquille qui s’ouvre indéfiniment devant moi m’assombrit. Je me prends à regretter, moi aussi le temps, qui n’était pas si lointain, où je pouvais éprouver, moi aussi, les affres de l’attente et je rêve d’une vie qui ne soit faite que de premières amours et d’amours durables. Je veux l’impossible, je le sais. Je n’envie personne. Mais quand je vois des amoureux, je songe moins à moi, ce que j’ai été, qu’à eux-mêmes, ce qu’ils deviendront. C’est pourquoi j’aime la grande ville. Les gens passent et disparaissent, on ne les voit pas vieillir. Ce que j’aime à Paris, c’est la présence constante et fugitive des femmes croisées à chaque instant et que j’ai la quasi-certitude de ne plus jamais revoir. Il suffit qu’elles soient là, indifférentes et conscientes de leurs charmes, heureuses de vérifier son efficacité auprès de moi, comme je vérifie le mien auprès d’elles… par un accord tacite, sans besoin d’un sourire ou d’un regard même à peine appuyé. Je ressens profondément leur attirance, sans être attiré pour autant. Et cela ne m’éloigne pas d’Hélène, bien au contraire. Je me dis que ces beautés qui passent, sont le prolongement nécessaire de la beauté de ma femme. Elles l’enrichissent de leur propre beauté, tout en recevant un peu de la sienne en retour. Sa beauté est le garant de la beauté du monde. Et vice et versa. En étreignant Hélène, j’étreins toutes les femmes. »

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L’Amour l’Après-Midi

Comme pour boucler la boucle, les Contes Moraux retournent ici à la capitale qui les introduisait. Aux dandys étincelants et aux provinciaux lettrés succèdent clercs et comptables des beaux quartiers. Le cinéaste s’est tout au long de sa carrière montré un observateur particulièrement fin de l’évolution de son pays (tant sur le plan des mentalités que de son paysage), L’Amour L’Après-Midi offre un portrait impressionniste de la France pompidolienne, ses ronds de cuir et cols roulés, son climat proche d’une restauration apathique, sa vie de bureau résolument patriarcale, son consumérisme (« Je soigne mon angoisse, si angoisse il y a, en faisant des courses. »). Un périmètre social en état d’inertie, dans lequel Chloé (Zouzou), la baroudeuse Rive Gauche, va débouler tel un chien dans un jeu de quilles. Si Frédéric apprécie les beautés qu’il a « la quasi-certitude de ne plus jamais revoir », les apparitions impromptues de celle-ci à son bureau sont tout le contraire de la sûreté de l’anonymat. D’abord irrité par ce rappel d’une vie passée (elle a été l’ex d’un de ses amis ayant mal supporté leur rupture), il finit par être diverti par cette grande gueule dont l’esprit contraste avec la balourdise de ses collègues ou l’évanescence de ses secrétaires, puis touché par sa solitude de femme indépendante, enfin franchement attiré par celle qui lui explique tout de go qu’elle désire, sans exigence de sa part d’assumer une paternité quelconque, un enfant de lui.

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L’Amour l’Après-Midi

Réaliste bazinien s’il en est, Rohmer a tourné dans L’Amour L’Après-Midi sa seule scène fantastique, quand, dans un fantasme à la dérangeante érotomanie, Frédéric s’imagine, sur une musique de SF vieillotte, muni d’un pendentif « capable d’annihiler toute volonté », avec lequel il séduit des passantes. Il en exerce le pouvoir sur… les précédentes héroïnes des Contes Moraux qui, de Françoise Fabian à Haydée Politoff, succombent toutes au charme du collier. Toutes, sauf Béatrice Romand, que son fiancé attend : « Ça, monsieur, c’est irréfutable. » L’élégance de l’univers de Rohmer tend parfois à distraire de sa brutalité sous-jacente : Le Genou de Claire opérait, sur un membre apriori bien innocent, la métonymie d’une coercition manipulatrice, le film succédant aux Contes Moraux (La Marquise d’O.) le verra se confronter directement au viol. Cette scène offre un aveu confondant, de la part du cinéaste qui, quand on lui demandait comment il faisait pour se garantir l’entourage de si belles comédiennes, répondait narquois que le secret tenait en la chasteté absolue. Des personnages masculins de ses Contes, Rohmer est proche des timides, des inhibés, les séducteurs « malgré eux ». Frédéric rêve d’une existence  parallèle, comme l’instituteur Maurice Schérer se transformait en réalisateur Eric Rohmer (nom d’emprunt) enjolivant des nymphes. Sans engagement réel, actes concrets – une vie passée en songe. Dialectique du désir et de la respectabilité.

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L’Amour l’Après-Midi
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L’Amour l’Après-Midi

À ce désir, jamais les héros de Rohmer ne cèdent. Frédéric se rend bien finalement à l’appartement de Chloé en pleine journée, mais un reflet de son pullover ôté à demi donnant à son visage des allures de Barbapapa, lui rappelle la même figure qu’il faisait récemment à sa fille pour la faire rire (la forme du rappel vestimentaire étant devenu un cliché usité jusque dans un épisode des Soprano). Il s’enfuit. Dans une indécidabilité inhérente à son auteur, la décision de Frédéric apparaît à la fois, dans sa fermeté stable, comme le résultat d’un calcul teinté de conformisme bourgeois et, dans son impulsivité finale, d’un attachement bien réel, partagé par le cinéaste, pour les valeurs de la fidélité[2]. L’ordre dans lequel on placera les deux dépend de la propre sensibilité du spectateur. Selon un alliage tout rohmérien, Frédéric exprime dans ses rapports autant de ruse que de candeur. Il court à son appartement accomplir le titre du film, dans une scène finale dont on ne dira rien, sinon qu’elle se range (avec celles du Rayon Vert et d’Un Conte d’Hiver) parmi les rencontres et retrouvailles époustouflantes par lesquelles Rohmer aime à clore ses films émouvants.

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L’Amour l’Après-Midi

I Think I Love My Wife (2007) suit, accompagné d’une voix-off parfois envahissante, le déroulement de L’Amour l’Après-Midi. Le déplacement de l’intrigue dans la communauté afro-américaine offre un contrepoint bienvenu (un reproche courant fait à la France de Rohmer étant son manque de mixité ethnique). L’ambiguïté est remplacée par la franchise, le film rendant dès les premières minutes explicites un informulé de l’original : son couple marié n’a plus de vie sexuelle. Richard Cooper (Rock), avocat d’affaires à Wall Street, expérimente l’ennui avec Brenda (Gina Torres). Il reçoit des visites de plus en plus fréquentes à son bureau de Nikki (Kerry Washington), ancienne compagne d’un ami perdu de vue. Au moment de finir dans ses bras, un autre rappel textile le ramènera au foyer. Probablement par soin d’éviter la comparaison au final iconique de L’Amour L’Après-Midi, le film joue sa résolution sur un mode parodique – une comédie musicale pouvant pour l’occasion profiter de l’orchestration de Marcus Miller. Chris Rock et Louis C.K n’en sont pas à leur premier transfuge de la Nouvelle Vague – la lumière de Pottie Tang était déjà l’œuvre de Willy Kurant, chef-opérateur de Garrel et Godard. Alors en instance de divorce, C.K sort du plus vitriolique qu’il ne voudrait  lui-même l’être Lucky Louie et de cette véritable campagne de prévention contre l’institution du mariage qu’est Shameless. Le film prolonge cette période où la frustration conjugale sert de matériau à son comique. Rock, plus traditionnel au fond, tempère à l’évidence sa tendance acerbe.

I Think I Love My Wife

Les moments de plus-value tendent au burlesque : un dîner entre couples mariés qui rappelle  un fameux sketch de l’humoriste, l’intrusion chez un ex à Washington D.C. virant au matraquage par les forces de l’ordre (il faut le talent de Chris Rock pour faire rire de la violence policière), une prise de viagra désastreuse… Si Frédéric maintenait une relation possiblement problématique sous contrôle, le vernis poli d’une société prête à faire mine de regarder ailleurs, la carrière de Richard pâtit rapidement du vent de folie que Nikki apporte dans son sillage. Comme son patron le mettant en probation l’exprime en un cynisme tout affairiste : « You can lose money chasing women, but you will never lose women chasing money. » Richard est le seul Noir occupant un poste à responsabilités dans sa compagnie. Brenda autant que Nikki ont la peau claire. La concurrente s’étonne que la légitime ne soit pas caucasienne, une white trophy que sa réussite professionnelle lui autoriserait. S’approcher d’elle constitue pour lui un démarquage d’une épouse plus classiquement afro (quand il ironise au sujet des playlists favorites de celle-ci, consistant pour l’essentiel en Usher et Beyonce : « Sister, that’s some nigger-shit you got here. »). La loyauté dont il est question dans I Think I Love My Wife est plus large (ou plus évidente) quant au patrimoine à conserver. Sa fragilité impliquerait des pertes considérables en cas de « craquage ». Au fond, quoi qu’il fasse, Frédéric aura l’ordre des choses de son côté. Pour Richard, c’est encore une autre paire de manches. Le premier est un initié fantasmant l’air libre, le second un outsider soucieux d’appartenance.

I Think I Love My Wife

« Poor Mr. Married Man… » rétorque pourtant Nikki à un Richard pris en flagrant délit d’auto-apitoiement. Il y a de son point de vue plus dramatique que les atermoiements d’un mari. Rien d’hasardeux, à bien y réfléchir, à ce que la meilleure récupération possible de L’Amour L’Après-Midi soit une comédie… Le film de Rohmer jouait déjà d’un caractère clownesque qui ne s’ignorait qu’à moitié. Sous son sérieux apparent, le mélange de psychorigidité et de pruderie qu’elle est la première à tourner en dérision, l’œuvre de Rohmer est marquée par un ludisme espiègle, une part d’enfance qui est précisément celle à laquelle Frédéric se voyant penaud dans une glace refusait de renoncer. En grossissant à la loupe humoristique ses thématiques, I Think I Love My Wife ramène à L’Amour à L’Après-Midi le regard acéré. Comment passer après un chef-d’œuvre avéré ? En l’occurrence en préférant le pas de côté, en ne convoitant même pas la légitimité de l’aîné. L’héritage de Rohmer appartient autant à Chris Rock qu’à des auteurs aux Films du Losange.  C’est qu’il y a suffisamment de cinéma « légitime » – et un terrain de jeu assez vaste pour tout le monde. Rock et le Grand Momo, hommes que beaucoup sépare, partagent une approche narrative : du particulier partir, pour viser à l’universel.

I Think I Love My Wife

[1] Voir les coucheries du Beau Mariage et de Pauline à la Plage.

[2] C’est après la découverte de L’Amour L’Après-Midi que Marie Rivière se fera par une lettre connaître du cinéaste, où elle salue la singularité du geste consistant à joindre modernité du style et morale classique.

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