captain-fantastic1C’est la « comédie indépendante » de l’année, le petit frisson subversif de la croisette, montée des marches langue tirée et majeurs en l’air à l’appui. Le second film de Matt Ross s’inscrit dans la récente tradition des productions indé célébrant un mode de vie alternatif, en marge du tout consumériste américain, dont raffole le festival de Sundance. Mais derrière « le film anti-déprime de l’automne », la « fable écolo hippie provocatrice » célébrée par une grande majorité de la critique, nous assistons surtout à un film qui joue la carte de la transgression sans jamais réellement nous sortir de notre zone de confort. Plus interpellant, Captain Fantastic a la fâcheuse tendance à servir un bouillon idéologique qui apparaîtra au mieux farfelu, au pire absolument contradictoire. Retour sur ce qui s’apparente à un grand fourre-tout philosophico-politique tristement représentatif de la mentalité new age.


Dans son exposition, Captain Fantastic a quelque chose de très réjouissant. Nous y faisons la connaissance de Ben (Viggo Mortensen), un père de famille qui élève ses six enfants dans une forêt alors que son épouse est hospitalisée. Marteau de Thor autour du cou, Ben entend bien préserver sa progéniture des dérives de la société de consommation. Pour ce faire, il apprend aux siens les indispensables à la survie en milieu hostile dans ce qui s’apparente à un grand camp d’entraînement militaire : chasse, maniement d’armes, escalade, ainsi que tous les fondamentaux du parfait survivaliste. Mais l’éducation promulguée par Ben se veut également intellectuelle : condamnation du christianisme, interdiction de l’adjectif « intéressant » au profit d’un encouragement à la réflexion sur les magnum opi de la littérature, développement de l’esprit critique, etc.

Captain Fantastic apparaît alors comme une réelle proposition subversive. Un film dans lequel l’instinct primitif est valorisé, où la loi du plus fort est enseignée, sourire aux lèvres, à des enfants de 5 à 15 ans qui reçoivent des poignards pour leur anniversaire et où la pureté de la cellule familiale – donc du sang – est présentée comme un bien supérieur à préserver afin de se prémunir contre l’abrutissement généralisé d’une civilisation en pleine décadence. On commencerait presque à croire que nous sommes en train d’assister au premier feel-good movie nietzschéen – si ce n’est un film de résistance sur un mode fasciste – de l’histoire contemporaine du cinéma américain. D’autant plus qu’à ces éléments s’ajoutent le marteau de Thor que nous évoquions plus haut et surtout des références à l’idée platonicienne du philosophe roi qui suppose une hiérarchie forte au sein de la cité idéale. En effet, loin d’être une proposition démocratique, La République de Platon échafaude un régime élitiste aristocratique où le savoir et la raison dominent et dirigent pendant que peuple nourrit la cité et les guerriers la défendent. Nuire à la bêtise ambiante dans un élan vital fécond et détruire les valeurs morales héritées du christianisme via une éducation aussi bien corporelle qu’intellectuelle ? La grande politique de Nietzsche n’est effectivement pas très loin.

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Pourtant, le film ne tarde pas à se prendre les pieds dans le tapis et à perdre toute cohérence idéologique. Alors que Matt Ross aurait pu valoriser l’alternative que représente la famille de Ben sur un mode dominant, la plupart des situations comiques déployées par le film se font au détriment de ce mode de vie. Comme l’a très bien expliqué Guillaume Richard dans sa critique publiée sur la Revue belge de cinéma en ligne, l’ensemble des « gags » du film trahissent le conformisme tenace de Matt Ross. Ainsi, lorsque le personnage de Viggo Mortensen sort de sa caravane nu comme un vers, le rire suscité par la scène nous renvoie directement au statut de « spectateur civilisé » amusé par la loufoquerie de la situation. Le retour essentiel et décomplexé à la nature sert l’amusement et n’est jamais présenté comme un bienfait allant de soi. Un problème similaire apparaît dans la scène où Bo demande maladroitement en mariage l’adolescente qu’il vient de rencontrer. L’impératif comique prend ici le dessus sur la cohérence idéologique d’un personnage pourtant préservé du modèle familial canonique.

Plus dérangeant encore : la manière qu’a Matt Ross de jongler avec des références contradictoires. Alors qu’on pense avoir cerné les contours de la pensée de Ben, son admiration pour Noam Chomsky nous est révélée. Du maniement des armes et de la loi du plus fort nous passons ainsi au célèbre penseur anarchiste américain proche du communisme. Que ce dernier ait déclaré à de nombreuses reprises son soutien au contrôle des armes, persuadé qu’elles rendent le pays « plus brutal, impitoyable et destructeur »[1], cela ne semble pas embarrasser le personnage de Ben et Matt Ross encore moins.

Captain Fantastic se retrouve dès lors dans une impasse idéologique. Qu’on ne s’y trompe pas, le mode de vie présenté par Ben et les siens n’est finalement aucunement valorisé. Nous apprendrons d’ailleurs que ce retranchement dans la forêt était moins motivé par un idéal philosophique que par la volonté de guérir la mère grâce à un mode de vie alternative. L’originalité et la marginalité comme nouvelle médecine douce, ou la pire expression de la mentalité new age. Maintenant, nous comprenons pourquoi Chomsky ; parce que quitte à citer un penseur subversif, autant nommer le plus consensuel et le plus inoffensif, et tant pis si Platon se retourne dans sa tombe. Car au final, il s’agit bien d’entrer dans le cadre de la société et d’encourager à voter pour un candidat du système plutôt qu’un autre.

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CAPTAIN FANTASTIC
Écrit et réalisé par Matt Ross
Avec Viggo Mortensen, Frank Langella, George Mackay, Samantha Isler, Annalise Basso, Nicholas Hamilton
Sortie en francophonie le 12 octobre 2016

 

[1] Noam Chomsky interviewed by David Barsamian, 2011, p. 158.

3 commentaires »

  1. C’est vraiment une analyse frauduleuse, Tu fais des contre-sens à gogo. Tu mélanges tout. Tu prêtes des intentions à ce film par ton filtre personnel.
    En fait, je crois que tu n’as pas compris ce film.

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  2. Tout comme le film en question, dommage que tu ne sois pas allez plus loin dans ton analyse, car elle commence très bien et donne envie d’en savoir plus ou, en tout cas, d’en comprendre plus.

    Ce qui m’a personnellement gêné dans ce film, c’est la trop facile reddition du personnage de Ben au système social dominant, représenté par le grand-père et ses gros sabots. Cela doit faire 15 ans qu’il élève ses enfants dans la philosophie du sur-homme et boom, en quelques jours, il se dit que finalement c’est vrai qu’être seul et sans amis c’est difficile, alors allons-y, rattrapons le temps perdu et allons vivre avec une famille conservatrice, irrespectueuse de sa propre fille et matérialiste au possible (mon Dieu que cette maison pue le fric !). La fin rattrape légèrement la chose, mais finit par une idéologie pacifico-hippie clairement présentée comme utopiste et faussement cathartique. Pourtant, tout commençait si bien… comme tu le dis. Je te rejoins donc sur ce point.

    Cependant, un autre aspect du récit m’a fait adorer ce film, éclipsant parfois même les contradictions que tu révèles. Il s’agit de l’écriture des personnages, de leur dynamique, du jeu des acteurs et ainsi de la véracité émotionnelle qui en ressort. En effet, depuis « Juno » et « Little Miss Sunshine », le feel-good movie américain se fait très rare, surtout maintenant que ce genre rime de plus en plus avec celui du film-hipster (ce vers quoi penchaient déjà un peu les deux film pré-cités). Dans « Captain Fantastic », tous les rapports humains fonctionnent à merveille et emportent le spectateur dans les diverses émotions que vivent les protagonistes, jouant avec des thématiques personnelles sur lesquelles il est parfois difficile de discourir puisqu’elles appartiennent plus au domaine du ressenti qu’à autre chose. Donc même si « Captain Fantastic » se ramasse du point de vue cohérence et pertinence idéologique, il se rattrape en partie grâce à cet aspect humain, aspect qui, à mon avis, est celui qui a le plus séduit le public et les critiques main-stream.

    Après, je sais très bien que tu vas me sortir le contre-exemple de « Boyhood », mais sache que Linklater est, de toute façon, hors-catégorie et navigue bien au-dessus de tout ça 😉

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