Projeté lors du NIFFF 2015 après avoir été sélectionné par l’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion (ACID) au Festival de Cannes, Gaz de France a été l’une des meilleures découvertes de cette 15ème édition. Outre ses qualités purement filmiques, le premier long-métrage de Benoît Forgeard (Réussir sa vie, sorti en 2012, étant un long composé de trois courts antérieurs) sera également pour nous l’occasion de s’intéresser en détails aux théories de la science-fiction, puisqu’il les illustre remarquablement tout en s’imposant comme l’une des propositions les plus originales de ce que nous appelons la « politique-science-fiction critique ». Quand la science-fiction décortique l’usine à gaz de la politique.


Attention : le texte qui suit dévoile des points majeurs de l’intrigue

« Dans un futur proche, la France élit pour président Jean-Yves Gambier, alias “Bird”, politicien sans étiquette, porté par le succès d’une chanson écrite par son conseiller spécial, Michel Battement. » Voilà ce que nous apprend le carton d’ouverture de Gaz de France avant que deux nouvelles lignes de texte ne viennent s’ajouter à ce synopsis introductif : « Quelques mois plus tard, il sombre dans une impopularité record. » Le décor est posé, fait d’une conjecture politique relativement vague et d’une référence claire au contexte politique français actuel (le terme « impopularité » rimant avec « François Hollande » depuis maintenant trois ans).

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Incarné par Philippe Katerine – un choix de casting qui tombe sous le sens tant la figure et l’univers artistique du chanteur correspondent au personnage –, le Président Bird se présente comme étant un « méconomiste ». Élu suite à ce qui semble être un concours de circonstances – toute ressemblance avec un personnage réel est-elle fortuite ? –, il revendique sa non-appartenance à la caste de « ceux qui savent pour le peuple », préférant « rêver pour le peuple. » Malheureusement pour lui, il semblerait que la politique soit moins l’affaire des poètes que des communicants et des « experts ». Gaz de France étant avant tout un film sur les coulisses du pouvoir, c’est essentiellement ces derniers qui se retrouveront dans le viseur du cinéaste.

De coulisses, il en est déjà question dans la première scène du film, celle-ci révélant les dessous d’une émission télévisée dont l’invité est le Président Bird. Le principe du show est simple : Bird a face à lui un panel de Françaises, « dont certaines ont de bonnes raison d’être très en colère ». Il doit en choisir une au hasard pour qu’elle lui pose une question. Sa cote de popularité étant au plus bas, ses deux conseillers ont tout anticipé pour éviter une nouvelle mauvaise surprise. Premièrement, Bird a l’interdiction de chanter avant la fin de l’émission. Ensuite, il est prévu qu’il interroge la Française n°2, à qui on a préalablement présenté une série de questions. Lorsque sa conseillère fait lire des propositions à la candidate choisie, elle lui précise qu’il s’agit de suggestions et qu’elle peut se sentir libre de lui poser les questions qu’elle veut, avant d’entourer une note sur sa feuille en précisant « celle-là, ok ? ». En deux minutes, nous comprenons que cette rencontre entre Bird et ses citoyennes n’a rien d’authentique ; tout est calculé, arrangé et truqué pour garantir une prestation qui soit bénéfique au président. Nous pouvons d’ailleurs retrouver cette absence d’authenticité thématisée dans le procédé de tournage, entièrement accompli sur fond vert.
L’émission commence et vient le moment de simuler un choix parmi les « Françaises dans la foule ». Alors que les caméras sont braquées sur lui, Bird se retourne pour jeter un dernier regard à ses deux conseillers qui lui indiquent distinctement le numéro de la personne à interroger.

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Mais le président préfère succomber à sa spontanéité – à moins qu’il n’ait additionné les quatre doigts de ses conseillers – et interroge la « Française n°4. » Celle-ci le prend alors tout le monde au dépourvu en demandant au président ce qu’il compte faire pour elle. Bird n’ayant apparemment établi aucun programme politique, il ne parvient pas à répondre et se retrouve ridiculisé par la situation, écrasé par le poids des problèmes de cette Française sans emploi. C’est alors que le pire se produit : Bird commence à fredonner une chanson improvisée dont les paroles témoignent de son impuissance (« Je ne sais pas… Je n’en sais rien… »). L’émission est interrompue au moment où un spectateur lance, non pas une basket mais un perroquet à la tête du président en le traitant de clown.
Suite au camouflet, son conseiller spécial annonce une allocution du Président Bird pour le lendemain, en précisant que ce dernier annoncera « une grande nouvelle ». Il s’agit dès lors pour Michel Battement d’organiser une réunion de crise avec des experts capables d’éviter la mort politique du président.

Que comptez-vous faire pour moi
Quand le cadrage traduit l’impuissance du Président Bird

Michel Battement et sa collègue convoquent ainsi sept experts aux profils atypiques. En quelques heures seulement, ils devront rédiger « l’allocution de la dernière chance ». Mais, alors que le conseiller de Bird comptait sur les talents de conteur des personnes réunies, pensant qu’elles arrivaient chargées de récits et de paraboles, il se rend vite compte que ces « spécialistes » n’ont rien de vivifiant à proposer. En effet, pour Benoît Forgeard, ces sept personnages sont l’occasion d’autant de critiques d’archétypes qu’on comprend être responsables de l’apathie politique actuelle. Dans cette équipe de choc qui « ne ressemble à rien » selon les propres mots de Michel Battement, on trouve notamment un jeune professionnel de la pub adepte des formules creuses (« on cherche à mixer les cultures et à remixer ce premier mix. »). Égocentrique, ce dernier se préoccupe plus de ses chances de « choper » que de l’avenir du pays, se contentant de criser si ses idées ne sont pas retenues. Ou cette « E-journaliste, networkeuse et webgitèque » qui aligne les titres creux, s’indigne devant les traces d’autoritarisme qu’elle invente, sans cesse soupçonneuse du manque d’engagement de ses collègues. Elle n’est autre qu’une militante acharnée déguisée, cavalière hargneuse de la bien-pensance. On y trouve encore une fillette responsable du « lobby des enfants », un politicien aux mœurs discutables, un écrivain, auteur de l’anthologie des chats et spécialiste des contes et légendes du Mali qui représente la France d’hier. Pour finir, un ingénieur, futurologue, spécialiste des neurosciences, auteur du « Cerveau électronique » qui rêve d’être administré par un « super cerveau », capable de prévenir les crises, d’empêcher les guerres et d’imposer un gouvernement juste basé sur la statistique.

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Ensemble, ils ne pourront que descendre progressivement – et symboliquement – les niveaux inférieurs du palais de l’Élysée. En effet, ils n’ont rien de pertinent à proposer pour sauver Bird, toutes leurs idées s’avèrent profondément cyniques. Au grand dam de Michel Battement – qui, comme son nom l’indique, est encore animé par une force vitale –, ces « experts » ont perdu le sens de la narration, du récit revigorant chargé de symboles, comme en témoigne cet échange animé avec sa jeune collègue qui lui demande avec virulence « pourquoi vouloir toujours raconter ? » Parce que c’est comme ça depuis la nuit des temps lui rétorque Battement avant qu’elle ne lui dise, avec toute l’arrogance de la jeunesse idiote « – Mais alors il faut t’ouvrir papa, c’est peut-être terminé. ». Le conseiller s’emporte, dans un élan de colère qui révèle le fossé qui sépare les gens comme lui, attachés au sens des choses, des « experts » froids ayant abandonné toute valeur : « – Non Mademoiselle, ça n’est pas terminé, ne vous en déplaise ! Parce qu’il reste des gens comme moi. Des gens qui ont l’amour des choses bien faites, vous m’entendez. Il reste des ébénistes du sens. »

On se délecte devant les portraits subtilement dressés par Benoît Forgeard, à la fois caustiques et navrants, tant ils évoquent avec précisions des figures connues et influentes – Alain Minc est cité au détour d’une phrase. La nature science-fictionnelle de Gaz de France permet également à son auteur de tirer à boulet rouge sur la politique du chiffre prétendument rationnelle menée par l’Europe de Bruxelles en l’extrapolant jusqu’à l’absurde au moyen d’un super ordinateur capable d’analyser la population de la France et de résoudre tous les problèmes (nous y reviendrons). Devant cette brochette de spécialistes qui semble mener la France droit dans le mur, on ne peut que donner raison au Président Bird qui demandait dans les premières minutes du film si nous n’avions pas « vu passer assez d’experts ? ». Benoît Forgeard semble également adopter le parti de Bird qui s’avère finalement capable de sortir son pays de l’impasse au moment où les ficelles des marionnettistes du pouvoir se retrouvent coupées et qu’il n’a d’autre solution que de laisser libre cours à son sens du récit.

Une proposition de politique-science-fiction critique ?

La « politique-fiction » est un genre bien connu des téléspectateurs et des spectateurs de cinéma. Et pour cause, de nombreux films et séries ont mis en scène des personnages et des épisodes politiques fictionnels dans des pays réels : Mr. Smith Goes to Washington, Le Président, Fail Safe, L’Exercice de l’État ou encore House of Cards pour ne citer que quelques titres. Les lecteurs d’Umberto Eco et autres théoriciens de la fiction le savent déjà, les univers de fiction entretiennent un rapport privilégié avec la réalité. Pour citer Jean-Pierre Esquenazi, « les univers génériques sont au moins inspirés par des mondes réels s’ils n’en sont pas d’authentiques reconstitutions. » Ainsi le spectateur – la position spéctatorielle pouvant être comparée à celle du lecteur –, grâce au principe d’immersion, peut expérimenter des situations données, différentes de ce qu’il peut vivre dans son quotidien. Le monde de la fiction jouant le rôle « d’une paraphrase du domaine de la réalité concerné »[1], il permet au spectateur de penser différemment le réel. Ces « politique-fictions » sont autant de possibilités offertes au spectateur d’interroger son présent politique par d’autres regards que le sien.

Indéniablement, Gaz de France peut être considéré comme une œuvre de politique-fiction, puisqu’il présente des personnages et des épisodes politiques fictionnels dans un pays réel. Mais s’arrêter à cette catégorisation reviendrait à passer à côté de l’importante composante science-fictionnelle du film – qui justifiait d’ailleurs sa sélection en compétition au dernier Festival International du Film Fantastique de Neuchâtel. Si nous jugeons cette composante essentielle, c’est parce qu’elle élève le film de Benoît Forgeard au rang de « politique-science-fiction critique ». Aussi intéressantes qu’elles puissent être, les « politique-fictions » permettent au spectateur d’adopter une attitude réflexive sur la sphère politique en lui rappelant qu’il est exclu du milieu dépeint et qu’il n’a pratiquement aucune emprise sur ce dernier, le renvoyant ainsi à son statut de… spectateur dans le monde réel. Or, en conjecturant des éléments de notre présent, la « science-fiction » (ainsi que la science-fiction critique dont il sera question ici) offre au spectateur un ascendant sur la situation décrite – celle-ci étant « à venir » – et sur le référent conjecturé, le spectateur sachant désormais sur quel futur celui-ci peut déboucher.

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Les portraits de tous les présidents précédant Bird qui font office de pont référentiel entre la réalité et la science-fiction, d’ancrage réaliste qui permet au spectateur de reconnaître sa réalité transformée par le biais de la projection de ce qu’elle pourrait plausiblement devenir.

Enrichi par ses réflexions sur un ou plusieurs mondes possibles, le spectateur peut faire valoir des outils d’analyse supplétifs – des perspectives possibles – lorsqu’il réfléchit à sa réalité présente et bénéficie alors d’une emprise – toute théorique – sur celle-ci. Dès lors, la « politique-fiction science-fictionnalisée » telle qu’elle se présente dans Gaz de France augmente le spectateur et son emprise sur la sphère politique réelle, lui donnant accès à des données que seule la projection dans le futur possible décrit par le détour narratif peut fournir. De par son fort degré d’ancrage réaliste, le film de Benoît  Forgeard s’inscrit dans un genre particulièrement rare au cinéma. Les seules œuvres similaires auxquelles nous avons pensées sont Dr. Strangelove or: How I Learned to Stop Worrying and Love the Bomb, District 9The War Game, Idiocracy et, dans une moindre mesure, Robocop, Demolition Man, V for Vendetta ou certains épisodes de la série Black Mirror – les ponts référentiels de ces derniers titres étant moins explicites que dans les quatre premiers cités.

« Comment fixer à l’œil nu le présent de notre histoire humaine, toujours intolérable à une âme minimalement sensible ? En rêvant ses non-dits et ses fausses promesses. » Fredric Jameson

Il est loin le temps où nous résumions la science-fiction à un vulgaire exercice d’imagination débridée, une tentative d’imaginer des futurs inimaginables et invraisemblables. Comme l’exprime le critique littéraire Fredric Jameson, c’est plutôt le « devenir actuel de notre destin collectif » qui constitue le sujet de la SF. En ce sens Gaz de France correspond tout à fait à cette proposition de « rêver » les non-dits et les fausses promesses de notre présent – le Président Bird ne se présentait-il pas comme celui qui « rêve pour le peuple » ? Yannick Rumpala, maître de conférences en science politique à l’Université de Nice, va également dans ce sens dans son article intitulé « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique »:

« Pour appréhender le monde qui vient, il peut donc être utile de réfléchir à d’autres approches et opérations intellectuelles. La première peut être tout simplement de prendre de la distance dans la manière de percevoir le monde et son fonctionnement. La science-fiction offre un matériau propice à ce type d’attitude […] [et] représente une façon de ressaisir le vaste enjeu du changement social, et derrière lui celui de ses conséquences et de leur éventuelle maîtrise. »  Yannick Rumpala

Si l’on se réfère à la définition de la « science-fiction critique » – qui consiste, selon Marc Atallah, à faire « figurer des situations(-limites) créées, entres autres, par les conjectures technoscientifiques, que les personnages devront résoudre par l’exercice de leur subjectivité, afin de résister à l’aliénation dans laquelle ils sont plongés » –, alors Gaz de France peut être reçu comme une œuvre appartenant à ce genre bien spécifique de SF auquel le film ajoute une composante politique. En effet, en plus d’inventer une situation politique qui permet au spectateur d’adopter une attitude réflexive, Gaz de France montre les limites d’un système politique en transformant et en extrapolant la tendance actuelle de la politique économique menée par Bruxelles. Lorsque nous avons interrogé Benoît Forgeard au sujet du personnage qu’il incarne dans son film, le cinéaste nous a d’ailleurs affirmé qu’il s’agissait de représenter « le fantasme de la possibilité d’administrer des gens de façon rationnelle, avec un logiciel qui pourrait le faire et qui pourrait être une sorte d’idéal pour certains puisque ça permet de retirer l’affect dans notre relation au pouvoir pour le gérer froidement. » Il poursuit en affirmant que « ça pourrait être une tendance dans les dizaines d’années qui viennent. On pourrait avoir un jour cette tentation d’être administré de façon numérique, par des algorithmes. Or, je pense que ce sera probablement une impasse… Mais on va le tenter… On va demander à nos amis scandinaves de faire ça. » (lire l’intégralité de l’entretien)

Selon Atallah toujours, la science-fiction critique « présente une problématisation non orientée de l’activité technoscientifique. » Contrairement aux récits de science-fiction « apologétique » et « subversive », la SF critique ne prend pas position face aux perspectives technoscientifiques mais illustre ses menaces et ses carences. En ce sens, elle incite le lecteur, respectivement le spectateur, à engager une réflexion critique au sujet du progrès et de ses possibles retombées socio-anthropologiques sans pour autant lui imposer une opinion. Confronté à une extrapolation crédible, vraisemblable et inquiétante d’un élément de sa réalité présente, le spectateur est conduit à questionner ce qui se trouve à l’origine de l’aliénation des personnages et de la situation-limite angoissante. Le but final étant que ce « détour par un “ailleurs” conjecturé » lui apprenne quelque chose sur son présent et, au mieux, soit à l’origine d’un choc axiologique. Ainsi, les projections exagérément pessimistes du super ordinateur de Gaz de France, qui finissent de plonger les personnages dans un marasme morbide, renvoient au rationalisme forcené imposé par certains dirigeants européens par le biais de mesures d’austérité.

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La corrélation entre le film et la théorie de la « science-fiction critique » développée par Marc Atallah atteint son paroxysme lorsque ce dernier affirme que le destinataire peut examiner « l’hégémonie despotique de la panstructure technoéconomique », c’est-à-dire l’ensemble du système sociétal qui associe la technoscience au libéralisme économique et aux lois de la productivité. Après avoir vu que les analyses prétendument rationnelles du super ordinateur menaient la France droit dans le mur, le spectateur de Gaz de France peut exercer sa subjectivité grâce au récit et peut constater que les technosciences liées à la politique économique représentent un danger aliénant et potentiellement capable de supprimer cette subjectivité. Ainsi, ce n’est pas dans la recherche d’une objectivité toujours plus étendue – telle qu’elle se pratique dans les domaines technoscientifiques – que le sens de l’existence est à chercher mais bien dans la subjectivité humaine. Grâce à la problématisation opérée par la science-fiction critique à l’égard des avancées ou des virtualités technoscientifiques et par le biais de l’exposition de situations-limites et de chocs axiologiques, le spectateur est finalement encouragé à exercer un retour vers l’humain. C’est ce qu’affirme une fois encore Marc Atallah dans cet extrait qui semble avoir été écrit pour Gaz de France :

« Parce qu’elle confronte les valeurs panstructurelles – déshumanisantes – avec celles – humanistes – du personnage principal, la science-fiction critique représente le risque de voir un jour l’être humain entièrement aliéné par un monde ostensiblement fondé sur le socle axiologique de la panstructure, c’est-à-dire qu’elle figure l’état auquel pourrait mener le sacrifice de la subjectivité individuelle au profit d’une objectivité conquérante. »  Marc Atallah

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Nous retrouvons ici l’idée de Benoît Forgeard : filmer la faillite des communicants et des technocrates pour faire ressurgir de la narration, de la vie, de la matière et de la grandeur humaine dans un milieu politique rationalisé à outrance. Ce retour soudain de l’humain dans un monde proprement déshumanisé, c’est précisément ce qui termine de nous convaincre que nous avons bien affaire à une comédie, au sens où l’entend Henri Bergson en tout cas. Dans Le Rire : essai sur la signification du comique, le philosophe nous explique que le rire apparaît lorsque du mécanique, un automatisme se voit plaqué sur du vivant : « Le raide, le tout fait, le mécanique, par opposition au souple, au continuellement changeant, au vivant, la distraction par opposition à l’attention, enfin l’automatisme par opposition à l’activité libre, voilà, en somme, ce que le rire souligne et voudrait corriger. » Mais si, comme l’explique Daniel Sibony, « on rit lorsqu’à la place de l’humain, du jouable, surgit l’automate – l’injouable donc, le trop déterminé », le psychanalyste a raison d’ajouter que « le contraire est aussi vrai : lorsqu’à la place de l’injouable on a soudain de quoi jouer il y a déjà un peu de joie. » Et justement, le Président Bird n’est autre que celui qui vient réinjecter un peu de vie dans le milieu mort de la politique des communicants et des économistes bruxellois où la loi du chiffre règne. Il est ce fameux « jaillissement fécond sur fond de stérilité »[2], le seul qui, comme le soulignait Benoît Forgeard lors de notre rencontre, est encore capable d’intuitions romantiques et vivifiantes, de conférer une dimension narrative et symbolique à ce qu’il fait. Victime de ce monde déshumanisé, le seul défaut de Bird – comme il le signale lui-même – est finalement celui d’être « un homme qui a parfois eu le tort d’être trop humain, trop vulnérable aux passions… »

Poursuivez la lecture avec notre entretien de Benoît Forgeard.

GAZ DE FRANCE
Réalisé par Benoît Forgeard
Avec Philippe Katerine, Olivier Rabourdin, Alka Balbir, Benoît Forgeard
Ecce Films
Sorti le 13 janvier 2016

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[1] J.-P., Esquenazi, La vérité de la fiction : comment peut-on croire que les récits de fiction nous parlent sérieusement de la réalité ?, Paris : Lavoisier, 2009
[2] D. Sibony, Les sens du rire et de l’humour, Paris : Odile Jacob, 2010

*Sources :

  • J.-P., Esquenazi, La vérité de la fiction : comment peut-on croire que les récits de fiction nous parlent sérieusement de la réalité ?, Paris : Lavoisier, 2009
  • F. Jameson, Penser avec la science-fiction, Paris : Max Mila, 2008 [2005]
  • Y. Rumpala, « Ce que la science-fiction pourrait apporter à la pensée politique » in Raisons politiques n°40, Presses de Sciences Po, 2010
  • M. Atallah, Écrire demain, penser aujourd’hui : la science-fiction à la croisée des disciplines : façonner une poétique, esquisser une pragmatique, Thèse de doctorat, Université de Lausanne : faculté des lettres, 2008
  • H. Bergon, Le rire : essai sur la signification du comique, Paris : Flammarion, 2013 [1900]
  • D. Sibony, Les sens du rire et de l’humour, Paris : Odile Jacob, 2010

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