En 1961, Henri Verneuil sortait un film de politique-fiction inattendu et singulier : Le Président. L’histoire se déroule peu après la Seconde Guerre mondiale, en période de reconstruction et de risque face à une crise imminente. Il s’agit encore de la IVe République. Jean Gabin, monumental, interprète le Président du Conseil Émile Beaufort, un chef d’état rustre mais honnête, un « mélange d’anarchiste et de conservateur, dans des proportions qui restent à déterminer », et qui souhaite dévaluer le franc afin de redresser le pays. Cependant, son protégé, Philippe Chalamont, le trahit en faisant fuiter l’information aux banquiers spéculateurs avec qui il est allié. Devenus ennemis politiques, les deux hommes en viennent à s’affronter à l’Assemblée autour d’un projet clivant : la création des États-Unis d’Europe.


Chalamont, l’opportuniste ami des banques et de la finance, s’y oppose : il ne souhaite pas que les transactions monétaires soient soumises à des régulations strictes et que les personnes puissent circuler sans encombre. Ses soutiens sont tous liés de près ou de loin à des grands groupes industriels ou à des lobbies. Face à lui, Beaufort, l’idéaliste incarné, rêve d’une Europe bien précise. Il rêve d’une Europe des peuples, socialiste, puissante et fraternelle, dans laquelle les Européens pourraient décider du destin de leur civilisation tout en restant maîtres de leur propre sort national. Lorsque vient son tour de prendre la parole, il oppose à l’argumentaire de Chalamont le fait que les banquiers méprisent cette idée car elle viendrait entraver leurs propres plans, qui visent à asservir les populations sous la loi de l’argent. Michel Audiard, parmi les plus grands dialoguistes au monde, l’exprime bien mieux que moi. La citation est longue, mais elle en vaut la peine :

« Monsieur Chalamont vient d’évoquer en termes émouvants les victimes de la guerre. Je m’associe d’autant plus volontiers à cet hommage qu’il s’adresse à ceux qui furent les meilleurs de mes compagnons. Au moment de Verdun, monsieur Chalamont avait dix ans, ce qui lui donne par conséquent le droit d’en parler. Étant présent sur le théâtre des opérations, je ne saurais prétendre à la même objectivité : on a une mauvaise vue d’ensemble quand on voit les choses de trop près. Monsieur Chalamont parle d’un million cinq cent mille morts. Personnellement, je ne pourrais en citer qu’une poignée, tombés tout près de moi.

J’ai honte messieurs. Mais je voulais montrer à monsieur Chalamont que je peux moi aussi faire voter les morts. Le procédé est assez méprisable, croyez-moi. Moi aussi, j’ai un dossier complet. Trois cents pages. Trois cent pages de bilans et de statistiques que j’avais préparés à votre intention. Mais en écoutant monsieur Chalamont, je viens de m’apercevoir que le langage des chiffres a ceci de commun avec le langage des fleurs qu’on lui fait dire ce que l’on veut. Les chiffres parlent mais ne crient jamais. C’est pourquoi ils n’empêchent pas les amis de monsieur Chalamont de dormir.

Permettez-moi messieurs de préférer le langage des hommes, je le comprends mieux. Pendant toutes ces années de folie collective et d’autodestruction, je pense avoir vu tout ce qu’un homme peut voir. Des populations jetées sur les routes, des enfants jetés dans la guerre, des vainqueurs et des vaincus finalement réconciliés dans des cimetières que leur importance a élevé au rang de curiosité touristique. La paix revenue, j’ai visité les mines. J’ai vu la police charger les grévistes, je l’ai vue aussi charger les chômeurs, j’ai vu la richesse de certaines contrées et l’incroyable pauvreté de certaines autres. Et bien durant toutes ces années, je n’ai jamais cessé de penser à l’Europe. Monsieur Chalamont, lui, a passé une partie de sa vie dans une banque, à y penser aussi. Nous ne parlons forcément pas de la même Europe.

Tout le monde parle de l’Europe. Mais c’est sur la manière de faire cette Europe que l’on ne s’entend plus. C’est sur les principes essentiels que l’on s’oppose. Pourquoi croyez-vous, messieurs, que l’on demande au gouvernement de retirer son projet d’union douanière ? Parce qu’il constitue une atteinte à la souveraineté nationale ? Non, pas du tout. Simplement parce qu’un autre projet est prêt. Un projet qui vous sera présenté par le prochain gouvernement.

Et ce projet, je peux d’avance vous en dénoncer le principe. La constitution de trusts horizontaux et verticaux et de groupes de pression qui maintiendront sous leur contrôle non seulement les produits du travail, mais les travailleurs eux-mêmes. On ne vous demandera plus, messieurs, de soutenir un ministère mais d’appuyer un gigantesque conseil d’administration. Si cette assemblée avait conscience de son rôle, elle repousserait cette Europe des maîtres de forge et des compagnies pétrolières, cette Europe qui a l’étrange particularité de vouloir se situer au-delà des mers, c’est-à-dire partout sauf en Europe. Car je les connais, moi, ces Européens à tête d’explorateur. […] Personnellement je trouve cette mission sujette à caution et le profit dérisoire. Sauf évidemment pour quelques affairistes en quête de fortune et quelques missionnaires en mal de conversion. Or, je comprends très bien que le passif de ces entreprises n’effraie pas une assemblée où les partis ne sont plus que des syndicats d’intérêt ! »

La tirade est galvanisante, émouvante ; elle s’inscrit, grâce à la passion implacable véhiculée par Gabin, parmi les plus grands discours politiques imaginés pour le cinéma, et certain(e)s feraient bien de s’en inspirer. Cette idée des États-Unis d’Europe, telle que traitée dans le film, renvoie aux projets paneuropéens originels, hérités de Wojciech Jastrzębowski et de Victor Hugo, et longuement défendus par Aristide Briand. Ce dernier fait indéniablement office de modèle au personnage d’Émile Beaufort. Impossible aussi de ne pas penser à Édouard Herriot, fier européiste dans les années 1930, qui se battra cependant contre la construction de l’Union européenne 20 ans plus tard, lorsque les dirigeants des nations du continent entendent transformer leurs pays en agglomérat financier et militariste. Cette même collusion entre argent et pouvoir, que l’on retrouve aujourd’hui dans notre oligarchie, constitue la cible principale de Beaufort, qui sacrifie sa carrière pour combattre l’influence discrète des hommes d’affaires.

Nous avions déjà abordé la portée et la nature de la politique-fiction au cinéma, mais Le Président a cela de particulier qu’il demeure, plus d’un demi-siècle après sa sortie, une projection poignante de l’idéal européen, vivotant au milieu d’un marasme politique dans lequel les conflits d’intérêts empêchent un rêve initial de germer. Le rapport des Français à l’Europe a toujours été ambigu. La Communauté européenne de défense (CED), proposée par la France, sera finalement refusée par ce même pays à la veille de sa ratification finale en 1954. Et la nation qui en 2005 refusait (en vain) la Constitution libérale européenne se déchire désormais en son for intérieur pour décider du sort de son appartenance à une union qu’elle a toujours vue en demi-teinte.

À la fin du film, alors que Beaufort a pris sa retraite en province, Chalamont lui rend visite pour lui demander de lever son véto en raison duquel il ne peut pas devenir le nouveau chef du gouvernement. Il se révèle plus malin et adroit qu’autrefois, et parvient presque à ses fins. Il admet que le projet paneuropéen de Beaufort était sain, et prétend vouloir le mener à terme. Mais Beaufort refuse de lui donner les clés de Matignon. Confus, Chalamont lui rétorque qu’il avait confirmé qu’il « n’était pas plus mal qu’un autre » pour diriger le pays. Et l’ancien président d’expliquer : « Un homme pas plus mal qu’un autre… Quand on a cette ambition-là, on ouvre un bazar, on ne gouverne pas une nation. Parce que c’est une saloperie de venir au pouvoir sans avoir une conviction à y appliquer. »

Le film est rempli à foison de dialogues savoureux, qui trouvent encore un puissant écho aujourd’hui : « Pourquoi ne fait-on pas confiance aux financiers en matière de finance ? Car leurs intérêts coïncident rarement avec ceux du pays. » ; « On ne dit rien à sa femme quand on a épousé une banque. Ça se paie la fortune, c’est ce qui coûte le plus cher. » ; « Dites-vous bien que lorsqu’un mauvais coup se mijote, il y a toujours une république à sauver. » Leur pertinence actuelle se passe de commentaire, alors restons-en là. D’autres films français tisseront la toile de l’intime relation entre financiers et politiciens : Chobizenesse (1975), Le Futur aux trousses (1975), Joyeuses Pâques (1984), et ainsi de suite, mais aucun ne le fera plus jamais en confrontant cette problématique à celle du plus grand projet de la civilisation européenne.

La charge de Beaufort citée plus haut est héroïque car elle défend l’Europe dont nous rêvons tous, à quelques incorrigibles europhobes près. Elle est héroïque car elle est capable de réunir sous une même bannière les eurosceptiques et les europhiles d’aujourd’hui. Qui, en dehors des Chalamont et de leurs amis banquiers, peut encore se réjouir pleinement de ce qu’est devenue l’Union européenne, enfant boursier monstrueux de l’utopie fédéraliste d’antan ? Le président de Verneuil, qui rêvait d’une Europe parfaite, s’écroulerait à voir que les patrons d’hier sont devenus les hommes politiques d’aujourd’hui. Les Beaufort n’existent plus et les Chalamont continuent de violer à sec le cadavre de l’Europe des peuples. Mais elle renaîtra peut-être. Peut-être faut-il que l’Union européenne soit détruite. Ou peut-être faut-il qu’elle se précipite de son plein gré, comme elle tâche actuellement de le faire, vers un point de non-retour, jusqu’à ce que l’aliénation des hommes en faveur des profits entraîne son propre effondrement. Dans les deux cas, il semble que pour l’heure, l’Europe soit morte.

Le Président est tombé dans le domaine public. Le film est disponible en intégralité à l’adresse suivante : https://archive.org/details/LePresident-1961-HenriVerneuil

Le Président
Réalisé par Henri Verneuil
Avec Jean Gabin, Bernard Blier, Renée Faure

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