Troisième film de l’auteur, artiste martial, critique de cinéma, érudit taoïste et réalisateur Xu Haofeng, The Final Master suit The Sword Identity (2011) et Judge Archer (2012), deux « wu xia pian » intéressants mais trop souvent volontairement abstrus. Cette fois-ci, le réalisateur signe enfin un film à la hauteur de ses ambitions : décalé mais prenant, sardonique mais plein d’un authentique amour des arts martiaux, c’est l’un des films de kung fu les plus stimulants des ces dernières années.


Adapté de l’une de ses nouvelles (tout comme The Grandmaster de Wong Kar-wai et Monk Comes Down the Mountain de Chen Kaige), l’action s’y déroule en 1932, dans la ville de Tianjin au nord de la Chine : Chen Shi (Liao Fan), un maître de boxe Wing Chun, arrive de Guangdong avec pour projet de fonder une école d’arts martiaux. Tout en arrangeant un mariage d’intérêt avec une jeune serveuse (Song Jia), il est initié par le grand maître Zheng (Chin Shih Chieh) aux règles strictes de la ville quant à l’ouverture de nouvelles écoles : pour être accepté, il devra vaincre huit des dix-neuf écoles d’arts martiaux de Tianjin. Cependant, s’il y parvient, tout sera mis en œuvre pour qu’il soit vaincu à son tour, et il sera chassé de la ville, pour qu’en soit préservée la réputation. Ainsi le vieux maître Zheng conseille-t-il à Chen Shi de se trouver un disciple, qu’il entrainera et qui combattra pour lui les autres écoles – il sera ensuite vaincu et expulsé à la place de Chen Shi. Ce dernier choisit donc un jeune coolie ambitieux et talentueux (Song Yang) en entreprend d’en faire son élève et son futur bouc émissaire ; c’est le premier déplacement d’un subtil jeu de go auquel vont prendre part non seulement Chen et son disciple, mais aussi maître Zheng, son élève devenu aide de camp d’un amiral du Kuomintang, ainsi que la présidente du syndicat d’arts martiaux de Tianjin (Jian Wenli).

Si David Mamet venait à écrire et réaliser un film d’arts martiaux chinois (nous ne comptons donc pas Red Belt), on peut imaginer que cela ressemblerait à The Final Master. L’approche au cinéma de genre de Xu Haofeng s’apparente en effet à celle du dramaturge et réalisateur américain : une sorte de réalisme sardonique, dénué de toute sentimentalité et à la signalétique narrative réduite au strict minimum (sans toutefois renoncer à la clarté), agrémenté d’une rafale de trahisons complexes. Il est difficile d’éprouver de la sympathie pour l’un ou l’autre de ces personnages : ils sont égocentriques, manipulateurs, arrivistes, ou tout cela en même temps. Les sentiments ne sont pas absents, mais ils sont toujours collatéraux, telle une excroissance imprévue : Chen Shi et sa femme finissent par éprouver de l’affection l’un pour l’autre, mais ils sont avant tout unis purement par intérêt mutuel ; de même, Chen n’est pas sans une certaine sympathie pour son disciple, mais il ne l’a choisi que comme un pion facile à sacrifier dans sa stratégie.

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Et Xu Haofeng dépeint le monde des arts martiaux de façon sardonique, presque absurde : une véritable jungle de codes (la majorité des dialogues du film concernent les règles et la bienséance), où les professeurs n’enseignent pas leur art authentique de peur d’être vaincus, où les luttes de pouvoir sont constantes et où les forts oppriment les faibles, en totale opposition à la nature fondamentale des arts martiaux chinois comme égalisateurs d’hommes et moyens d’éviter le conflit. Les contradictions ne s’arrêtent pas là : toute une sous-intrigue concerne, à travers l’ancien disciple de maître Zheng devenu un officier du Kuomintang, l’empiètement de l’armée sur le monde des arts martiaux à Tianjin. Mais comme « martial » (étymologiquement, relatif au Dieu de la Guerre, Mars) est synonyme de « militaire », c’est là en fait une boucle qui se boucle ; car les arts martiaux chinois on en effet des origines militaires. Xu va plus loin encore dans l’ironie lorsque dans une scène, un maître d’arts martiaux est doublement humilié : car il est non seulement vaincu par son élève (l’humilité n’existe pas à Tianjin), mais en plus sa défaite est filmée, et donc immortalisée, en une délicieuse mise en abyme. La corruption, l’armée, et le cinéma : les arts martiaux sont mis en danger chez Xu Haofeng.

Et cependant, cette approche mordante du genre est équilibrée par un amour évident des arts martiaux et des films qui les mettent en scène. Le casting du film est rempli non seulement d’acteurs non-professionnels qui sont les partenaires de wushu de Xu Haofeng dans la vie, mais aussi de figures illustres du cinéma de kung fu, comme le bon vieux Xiong Xin Xin (ancienne doublure de Jet Li, second couteau récurrent et grand chorégraphe, notamment pour Tsui Hark), ou encore la star des grands jours de la Shaw Brothers, Chen Kuan-tai. Les combats sont brefs et réalistes : les seuls longues scènes d’action sont celles où interviennent de multiples combattants. Les câbles sont absents et la vitesse est tout au plus parfois légèrement augmentée. Xu Haofeng, qui a aussi chorégraphié les combats, privilégie l’usage des « butterfly blades » et préfère la complexité à l’esbroufe, se fendant parfois de longs plans fascinants, tout en ayant aussi recours à un montage rapide mais clair pour pallier parfois au manque d’expérience martiale de certains acteurs. Le combat final est de toute beauté, une sorte de dissertation en action qui rappelle les grands traités cinématographiques d’arts martiaux de Liu Chia-liang : en effet, on retrouve le décor du finale de Martial Club (un « Hutong », ensemble de hauts murs de pierres formant des passages étroits) et la variété dans les armes des 18 Armes légendaires du Kung Fu.

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La photographie richement colorée de Wang Tianlin sert mieux le film que la musique déconcertante et maladroitement décalée d’An Wei, mais la distribution est excellente. Liao Fan, dans un rôle qui aurait facilement pu être une énigme humaine antipathique, exprime une ambition dévorante en même temps qu’une humanité soigneusement dissimulée, et il fait des étincelles avec le nerveux et charismatique Song Yang, et la subtile Song Jia, pleine de détermination et d’un ressentiment qui s’évapore peu à peu.


THE FINAL MASTER
Réalisé par Xu Haofeng
Avec Liao Fan, Song Jia, Chin Shih Chieh, Song Yang, Jian Wenli, Xiong Xin Xin, Chen Kuan Tai
Sorti en Blu-ray et DVD toutes régions le 25 Juillet 2017

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