Bien connu pour sa carrière d’acteur (Zodiac, Fargo), John Carroll Lynch fait ses débuts en tant que réalisateur. Présenté à Locarno, où il concourt dans la compétition internationale, Lucky ne propose pas seulement un touchant voyage spirituel d’un vieillard athée, il corrige un manque dans la carrière d’Henry Dean Stanton en lui proposant (enfin !) un rôle plein. Sans trahir cette forme particulière d’humilité qui en a fait une des figures marquantes du cinéma américain, Lynch lui offre un moment d’apothéose (il serait malvenu de parler d’une « sortie de scène » même si les récents décès de John Hurt et Sam Shepard nous obligent à considérer la possibilité). Quoi qu’il en soit, nous pouvons désormais affirmer que Stanton a eu droit au film qu’il méritait. Oui, Lucky aurait cruellement manqué à sa carrière s’il n’avait pas été réalisé.


Tous les jours, au lever du lit, Lucky se rase, se peigne, effectue quelques exercices et étirements, boit le verre de lait qu’il avait rempli la veille puis allume une cigarette avant d’enfiler ses bottes de cowboy pour aller boire un café (généreusement sucré) dans le diner de sa petite bourgade perdue en plein désert américain. La routine est bien rôdée, et pour cause ; Lucky a plus de 90 ans. Sous ses airs de taiseux solitaire, le vieil homme prend un malin plaisir à entretenir ses rituels quotidiens. « Tu n’es rien », lance-t-il chaque jour au patron du diner avant que celui-ci ne lui retourne le compliment. Systématiquement, il fera ensuite mine de sortir une clope de son paquet, avant que le proprio lui rappelle que le restaurant est non-fumeur. Plus que tout, Lucky aime remplir ses mots croisés tout en se moquant des candidats de jeux télévisés qui se vautrent dans l’inculture. Dans son salon trône un dictionnaire sur un lutrin. Ses trouvailles de vocabulaire sont l’occasion pour lui de montrer à la bande d’habitués du bar dans lequel il sirote toujours le même cocktail qu’il est le mec le plus malin du coin. Il faut dire que le bonhomme porte bien son prénom : hormis sa solitude, la nature semble effectivement l’avoir gâté. Son paquet quotidien n’a apparemment pas trop gâté ses poumons ; « avec moi, la cigarette a raté son coup » ricane-t-il, persuadé d’être épargné par la maladie. Son médecin est d’ailleurs le premier surpris de ses bilans de santé et va jusqu’à lui déconseiller d’arrêter la nicotine, précisant que « ça te ferait plus de mal que de bien à ton âge ». Deux choses vont pourtant ébranler son sentiment d’invincibilité et le forcer à regarder la vieillesse en face pour la première fois : un simple malaise matinal et la compréhension tardive du mot « réalisme ».

Il est des acteurs qui pourraient lire le dictionnaire pendant des heures qu’ils parviendraient toujours à nous fasciner. D’entre ceux-ci, Harry Dean Stanton est certainement le plus électrisant. Un avis qui semble partagé puisque Lucky a été essentiellement pensé et écrit pour lui. Âgé de 89 ans au moment du tournage (il en a aujourd’hui 91), souvent cantonné à des seconds rôles de luxe, Stanton livre ici une performance magnifique, qui n’est pas sans nous rappeler celle de Paris, Texas. La comparaison n’est pas gratuite. En effet, Lucky, c’est un peu Travis Henderson qui aurait continué sa route avant de s’installer dans un village choisi au hasard. Les deux ont la tête dure et paraissent se contenter d’évoluer en totale indépendance. « Je n’ai pas peur de la hauteur. J’ai peur de la chute », prononçait Harry Dean Stanton dans le film de Wenders. La citation pourrait parfaitement s’appliquer au personnage de Lucky. Lui qui, athée convaincu et confiant jusqu’alors, prend soudainement conscience d’une réalité dont il semblait s’être extrait autant que celle-ci faisait mine de l’avoir oublié. Le temps passe et l’échéance de la chute pourrait bien se rapprocher.

« Le réalisme est une chose », découvre-t-il, étonné au point de passer un coup de fil à un ami pour être sûr que le mot convient bien à la définition proposée par le mot croisé. Le dictionnaire le conduit à une révélation : « Accepter une situation telle qu’elle est et adopter un comportement approprié ». De cette découverte découle une prise de conscience existentielle et l’acceptation de la peur de la chute finale. À l’image du personnage (et de l’acteur), celle-ci se fait en toute discrétion, à coup de petits riens, comme cette chanson qu’il entonne à un anniversaire où il se retrouve presque malgré lui et qui laisse paraître l’espace d’un instant une sensibilité à fleur de peau.

Que le film soit réalisé par un acteur de la trempe de John Carroll Lynch est certainement pour beaucoup dans la réussite de Lucky. Comprenant parfaitement que l’acteur est d’abord un corps, Lynch n’hésite pas à minimiser les effets de mise en scène pour canaliser l’intérêt sur son protagoniste et son physique. Le réalisateur se garde d’ailleurs bien de filmer le visage de Lucky pendant les premières minutes de son film, lui préférant la peau flétrie de ses bras et de son ventre. Au passage, saluons l’honnêteté de la prestation d’Harry Dean Stanton qui n’hésite pas à se présenter tel qu’il est face à la caméra dans un geste « à la Depardieu ». Le reste des personnages participe à l’élaboration d’une atmosphère à la limite du surréalisme.  Parmi eux, notons le cocasse propriétaire d’une tortue terrestre fugueuse campé par David Lynch. Lorsque ce dernier proclame qu’il est des choses dans l’univers qui nous dépassent, on se dit que Harry Dean Stanton est l’un des acteurs qui a le plus contribué à nous en faire prendre conscience.

LUCKY
Réalisé par John Carroll Lynch
Avec Harry Dean Stanton, David Lynch, Ron Livingston, Ed Begley Jr., Tom Skerritt
Sortie française prévue le 13 décembre 2017

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