Quel est le point commun entre un jeune homme qui tue froidement ses parents après avoir médité son acte dans un devoir de littérature, un voleur de voiture en cavale dans la montagne, une bande d’illuminés prêts à effectuer « le grand voyage » pour l’étoile Sirius et un rescapé sur le point d’identifier le tueur en série qui a manqué de l’assassiner après l’avoir violé ? Tous sont inspirés de faits réels qui ont eu lieu en Suisse au cours des trois dernières décennies et font aujourd’hui l’objet d’une collection de téléfilms réalisés par l’équipe de Bande à Part.


Projeté en première aux 53es Journées de Soleure, Ondes de choc est né de l’envie de filmer « une autre Suisse » plus « corrosive, sanglante et dure », selon les mots de Lionel Baier. L’idée d’une série a immédiatement été écartée par Ursula Meier, Lionel Baier, Fédéric Mermoud et Jean-Stephane Bron, convaincus qu’ils étaient de ne même pas parvenir à se mettre d’accord sur la typo du générique. À la place, une « collection » coproduite par Bande à Part, la RTS et Arte, prévue pour une diffusion télé en ce début d’année. Alors que les quatre réalisateurs avaient en tête une programmation pour la deuxième partie de soirée, la RTS aurait insisté pour leur offrir le prime time sans pour autant exiger des concessions sur le contenu. Un choix audacieux au vu de la violence, tant physique que psychologique, des quatre métrages. Un pari qu’on espère payant surtout, tant la proposition de Bande à Part fait du bien au paysage (télé)visuel helvétique.

Bien que de qualité inégale, les quatre films marquent une incursion fracassante du genre dans la petite lucarne nationale. Leur force, pour trois d’entre eux du moins : s’intéresser davantage aux conséquences et répercussions traumatisantes – les fameuses « ondes de choc » – qu’à la reconstitution du fait divers. Exception faite pour le film de Frédéric Mermoud qui relate les dernières heures de membres de la secte du Temple Solaire, c’est toujours l’après et le sujet affecté par l’évènement qui comptent. Une manière intelligente de placer l’humain au premier plan. Ainsi, la majeure partie de chaque film se déroule après l’évènement pivot, celui qui se verra relayé par les gros titres, et imagine la suite.   

Prénom : Mathieu (Lionel Baier) commence alors que le sadique de Romont a déjà sévi, laissant derrière lui la première de ses victimes qui s’en sortira. Encore sous le choc et à peine remis des blessures qu’il cache sous un bonnet du Lausanne-Sport, Mathieu Raymond se voit plongé malgré lui dans l’univers des films de genre qu’il affectionne. Parce qu’il est le premier à avoir échappé au « pire tueur en série de l’histoire du pays », la police place tous ses espoirs en lui. Mathieu parvient peu à peu à établir le portrait-robot du tueur grâce à son exceptionnelle mémoire visuelle. À la manière de Thomas, le photographe de Blowup, il s’agit pour lui de retrouver le détail qui permettra l’identification. Sauf qu’ici ce détail se cache dans les souvenirs du personnage, imprimé sur sa rétine, au cœur du traumatisme. L’enquête se transforme alors en introspection douloureuse pour le jeune homme, le menant bientôt à une obsession : sa reconstruction ne pourra pas être envisagée tant que l’occasion de parler seul à seul avec le bourreau ne se sera pas donnée.

Prénom : Mathieu marque la rencontre de la douceur et de l’horreur. La douceur, c’est l’entourage bienveillant et cet inspecteur de police respectueux du temps de Mathieu. Mais aussi cette lumière chaude qui inonde le cadre, toujours soigné, et cette reconstitution historique au vintage rassurant. Quant à l’horreur, c’est le traumatisme qui s’est logé dans le corps de Mathieu ; « j’ai des problèmes sexuels », tente-t-il de faire entendre. La rencontre avec le chauffeur fou de Duel croisé avec les maniaques de la route de Mad Max, dont les posters tapissent les murs de la chambre du jeune homme. Cet œil surtout, marqué à jamais, à l’image de celui de Jenny dans Texas Chainsaw Massacre (l’extrait est particulièrement bien choisi). Et entre les deux : le visage de Maxime Gorbatchevsky, lacéré à la Leatherface, atypique et pourtant instantanément attachant. Pour son personnage, l’histoire ne s’arrête pas à la fermeture du dossier. Sans doute ses questions ne trouveront jamais de réponse, comme nous ne saurons jamais si Christophe Lambert est élégant.    

ONDES DE CHOC : Prénom : Mathieu
Réalisé par Lionel Baier
Avec Maxime Gorbatchevsky, Michel Vuillermoz, Ursina Lardi
Diffusion prévue le 25 avril à 20h10 sur RTS 1


Journal de ma tête (Ursula Meier) s’intéresse à la relation qui unit fatalement Benjamin Feller à sa prof de littérature après le double homicide commis par l’adolescent. Là aussi, le film ne s’attarde pas plus que de raison sur l’évènement. À peine en saura-t-on davantage sur les motivations qui ont poussé ce gymnasien à tuer froidement ses deux parents. Pourtant, il est bien question d’« explications » dans la très longue lettre que Benjamin envoie à Esther Fontanel (Fanny Ardant) après que celle-ci a demandé à ses élève de « se raconter » au travers d’un texte. Mais plutôt que de prétendre interpréter l’insondable, Ursula Meier préfère questionner la responsabilité de l’introspection littéraire encouragée par l’enseignante, particulièrement portée sur les récits autobiographiques. « J’espère que vous n’avez pas pris le risque de lui mettre je ne sais quelle idée folle dans la tête », lance le juge à Mme Fontanel. Et l’avocate du meurtrier de renchérir : « Je crois profondément que vous avez une très mauvaise influence sur lui. Foutez-lui la paix avec votre littérature ! », alors qu’elle est la seule à rendre visite à son client. Fallait-il conseiller L’enfant de Jules Vallès à Benjamin quand celui-ci explicitait déjà ses désirs œdipiens dans de précédents travaux ? L’adolescent serait-il passé à l’acte si on ne lui avait pas donné l’occasion de se livrer ? « Vous êtes madame la seule personne qui soit capable de comprendre mon acte » ; la confession qui s’ouvre sur ces mots se transforme en héritage impossible à assumer pour l’enseignante. Judicieuse, Ursula Meier se garde bien de trancher sur la question de la responsabilité. Il revient au spectateur de se faire son opinion, ou de simplement ressentir le malaise sans entrer dans le jeu de la culpabilité.

Tout comme dans Prénom : Mathieu, il est question de zones troubles dans Journal de ma tête. Ici, la beauté – littéraire cette fois – côtoie l’horreur. Comment les mots, perçus comme des digues, peuvent-ils être associés à un tel drame ? Benjamin lui-même ne semble plus comprendre ce qui l’a poussé à agir. Derrière les barreaux, le mélange de détachement et de profonde tristesse qui caractérise son attitude est bouleversante. Pourtant ruminé pendant des semaines, le geste ne s’explique plus. « Vous savez, un jour j’ai dit à ma mère que je voulais tuer mon père. Elle m’a dit qu’à mon âge c’était normal », dit-il à son enseignante qui le raccompagne à la prison au terme de sa première permission. Parmi les milliers d’adolescents qui scandent leur envie de tuer leurs parents, Benjamin est celui qui est passé à l’acte. Et quitte à donner tort à Jean Renoir, il semblerait que le plus terrible dans sa situation, c’est qu’il n’en connaisse même plus la raison.

ONDES DE CHOC : Journal de ma tête
Réalisé par Ursula Meier
Avec Kacey Mottey-Klein, Fanny Ardant
Diffusion prévue le 4 avril à 20h10 sur RTS 1


Sirius (Frédéric Mermoud) est le seul film de la collection à proposer un réel et minutieux travail de reconstitution. Si c’est cette fois « l’avant » qui est décrit, c’est toujours sur le survivant – un jeune homme, encore – que se focalise le récit. Davantage télévisuel que les trois autres métrages en termes de mise en scène, Sirius n’en est pas moins troublant. Déjà parce qu’il s’agit du fait divers le plus « retentissant » des quatre. Ensuite parce que sa violence (essentiellement psychologique) est certainement la plus difficilement soutenable. En nous plongeant au cœur de cette « élite » sacrifiée du Temple Solaire, Frédéric Memoud nous inonde progressivement de leur folie. Le réalisateur ose la froideur du portrait frontal, prend le temps de déployer les mécanismes de la folie collective et des discours sectaires. Des « innocentes » théories d’anthroposophes mêlées à la relativité restreinte, on bascule peu à peu dans l’angoisse millénariste pour terminer sur un délire purificateur.

ONDES DE CHOC : Sirius
Réalisé par Frédéric Mermoud
Avec Dominique Reymond, Carlo Brandt, Grégoire Didelot
Diffusion prévue le 14 mars à 20h10 sur RTS 1


La vallée (Jean-Stéphane Bron) débute sur un vol de voiture avant de basculer dans le survival. De retour à la fiction douze ans après Mon frère se marie, Jean-Stéphane Bron est celui qui opère le plus grand pas de côté. Dans le film, il n’est finalement que peu question de Zaïd, personnage inspiré d’un jeune frontalier d’origine maghrébine tué par la police suisse alors qu’il tentait de s’enfuir au volant d’une voiture volée. Une fois la course poursuite lancée, le réalisateur se focalise en effet sur Ryad, qui parviendra à échapper aux forces de l’ordre et qui apprendra la mort de son camarade par la radio (une affaire connue sous le nom de « Drame de l’A1 »). C’est donc une nouvelle fois le point de vue de celui qui reste qui est adopté. Ce qui permet à La vallée de verser dans le pur film de genre à la portée symbolique. L’idée en soi est excellente, d’autant plus que Jean-Stéphane Bron fait montre d’une réelle maîtrise du rythme dans des scènes de fuite nocturne haletantes. Malheureusement, le traitement manque de nuance. Là où les autres films s’appliquaient à complexifier les rapports et à refuser toute représentation manichéenne, La vallée présente une figure d’antagoniste absolu. Alors qu’il s’épuise à tenter de rejoindre la France par les montagnes enneigées, Ryad est traqué par une bande de chasseurs acharnés. On ne saura rien de ceux-ci, si ce n’est qu’ils semblent décidés à faire justice eux-mêmes après avoir reconnu le fugitif. L’allégorie politique (le citoyen helvétique qui part en croisade pour éliminer la « racaille » étrangère) détonne au milieu de cette collection infiniment plus fine.

ONDES DE CHOC : La vallée
Réalisé par Jean-Stéphane Bron
Avec Ilies Kadri, Nadjim Belatreche, Cédric Imwinkelried
Diffusion prévue le 21 février à 20h10 sur RTS 1


Malgré ces quelques bémols (vous comprendrez que la Berlinale ne s’est pas trompée en sélectionnant les films d’Ursula Meier et de Lionel Baier), le bilan de cette troublante cartographie meurtrière de la Suisse romande est largement positif. Il ne reste désormais plus qu’à souhaiter que le succès soit au rendez-vous lors des diffusions, Bande à Part tenant là l’opportunité de bâtir une véritable anthologie meurtrière nationale.

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