Huis clos survitaminé et corrosif, Mi Gran Noche permet à Àlex de la Iglesia de dynamiter la société espagnole contemporaine à travers le spectre de la télévision et tout son petit monde. Des festivités au vitriol auxquelles une véritable ambition esthétique fait malheureusement défaut mais que compensent son contenu et son rythme endiablé.


C’est dans l’agitation que se déroule l’enregistrement d’une émission télévisée célébrant le Nouvel An, quelques mois avant sa diffusion. Alors que, sur le plateau, une cinquantaine de figurants suivent les ordres du metteur en scène et simulent une fausse fête depuis plusieurs jours sous la chaleur des projecteurs, les présentateurs ainsi que les invités musicaux s’échauffent dans les coulisses à mesure que les égos s’entrechoquent. À l’extérieur du studio, une émeute éclate : l’anarchie est proche.

Avec son nouveau long-métrage, Àlex de la Iglesia prolonge certaines des thématiques déjà abordées dans le tristement décrié La Chispa de la vida (2011), dans lequel il dénonçait le voyeurisme sentimentaliste abondamment utilisé par les chaînes de télévision espagnoles. Dans une situation extrême où l’éthique se mesurait à l’avidité, seul le personnage incarné par Salma Hayek – d’origine mexicaine – parvenait à échapper aux mécanismes moribonds de l’intrigue en raison de sa non-appartenance à la culture locale.

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Dans Mi Gran Noche, le cinéaste espagnol s’attaque à la superficialité régnant dans le milieu télévisuel et, par extension, dans celui du divertissement, notamment dans sa caractérisation des deux vedettes centrales de l’émission, Alphonso, gloire de la chanson hispanique, et Adanne, jeune chanteur latino à la mode. Si le premier s’assimile à un douteux mais réussi mélange entre Liberace, Norma Desmond et Darth Vader (voir son décorum et ses accessoires), le second s’affiche comme un tombeur prototypique et stupide que tout le monde connaît pour sa chanson du « pompier », dans laquelle le chanteur se permet des jeux de mots vulgaires et d’éteindre l’excitation de ses admiratrices avec sa grande lance.

Tous deux renvoient à deux pans différents de la culture populaire espagnole dont le réalisateur se moque allègrement. Pour les incarner, de la Iglesia a su s’entourer de deux acteurs dont l’image respective renfloue les personæ illustrées dans son film. Sommité de la chanson espagnole – le titre de Mi Gran Noche est d’ailleurs tiré de l’un de ses tubes – Raphael incarne Alphonso tandis que Mario Casas, jeune acteur très populaire en Espagne, prête ses traits à Adanne. En plus de ridiculiser les deux personnages et ce qu’ils représentent, le cinéaste met simultanément à mal l’image de ces deux célébrités espagnoles de par le lien qu’elles entretiennent avec leur rôle respectif.

À cette critique acerbe de l’industrie du divertissement s’ajoute celle des croyances du peuple espagnol, principalement par le biais du personnage de la mère qui se cramponne à son crucifix géant et par la rigueur avec laquelle certains figurants dépendent des superstitions. Aussi, il paraît difficile de ne pas lire le microcosme télévisuel dépeint dans Mi Gran Noche comme une allégorie de la société espagnole : alors que les figurants (la populace en costumes) suivent sans broncher les indications hiérarchisées dans un monde fait de plastique et de toc (la nourriture et les boissons sont factices), les différents membres de la sphère supérieure, qui disposent dans leurs quartiers d’aliments ou de services concrets, s’assènent des coups bas pour parvenir à leurs fins.

Chaque personnage ou groupe de personnages participe ainsi à cette illustration symbolique et fantaisiste où la satire prend ses racines dans un constat tristement très concret. Dans Mi Gran Noche, ce n’est pas tant la crédibilité du récit qui importe mais la pertinence de sa farce. Il est ainsi peu étonnant de voir le cinéma d’exploitation faire (littéralement) son apparition sur un écran de projection lors d’un problème technique, lorsque les images censées accompagner une performance sont remplacées par des extraits de nazisploitation, comme si les fantômes de Jess Franco et d’Eurociné venaient à être ressuscités devant la caméra d’Àlex de la Iglesia afin de chambouler tout le conformisme superficiel étalé devant et derrière les moniteurs.

Si chacun joue son rôle – après tout, les figurants sont payés pour figurer –, la colère générale qui gronde à l’extérieur de cette bulle ne peut être ignorée plus longtemps. Les syndicalistes (le peuple engagé) se fâchent et, dans leurs revendications, finissent par perturber le bon déroulement de l’enregistrement et de la logique des choses. Le final du film propose un nouveau monde, symbolique et naïf – là aussi, à l’image du cinéma d’exploitation –, où les valeurs primaires et sincères sont valorisées face à la déchéance du véritable méchant. Un manichéisme étonnant qui laisse toutefois entrevoir une certain foi de la part du réalisateur, non pas envers une déité mais envers son peuple.

Dans toute cette effervescence dépeinte, on regrette toutefois que de la Iglesia n’ait pas opté pour une mise en scène plus envolée. En effet, si le format choral du film laisse entrevoir quelques possibles croisements de personnages au travers de plans-séquences, il fournit essentiellement un moyen scénaristique pour le réalisateur de jongler entre les différents personnages et d’amorcer les situations à sa guise. De ces croisements incessants naît une forme de lassitude apparaissant parfois, mais qui s’avère heureusement balayée par les nombreuses idées louables du réalisateur et de son co-scénariste Jorge Guerricaechevarría, même si le souhait d’avoir une orchestration plus jubilatoire de tout ce matériau ne nous quitte jamais vraiment.

Au final, on reste spectateur de la fête sans ne jamais y être réellement convié. La grande soirée éponyme, c’est avant tout celle d’Àlex de la Iglesia qui s’offre le luxe de pouvoir désacraliser et critiquer le milieu télévisuel tout en ayant reçu des fonds de TVE (la chaîne nationale de télévision espagnole) sans avoir dû abandonner ni sa verve, ni son jusqu’au-boutisme – à ce propos, la scène d’ouverture donne immédiatement le ton. Mi Gran Noche ne touche peut-être pas autant au génie que certaines des œuvres antérieures du réalisateur espagnol (Balade Triste de trompeta, réalisé en 2010, reste sans doute son film le plus important), mais vise suffisamment juste pour faire mal où il faut.

MI GRAN NOCHE
Réalisé par Àlex de la Iglesia
Avec Mario Casas, Raphael, Blanca Suárez, Santiaguo Segura, Carolina Bang
Date de sortie en Francophonie inconnue

 

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