Rester verticalIl existe concernant les bons films sur lesquels écrire ensuite deux types de séances. Celles tout d’abord où ce qui en sera retiré paraît immédiatement évident (et où le risque, à trop vouloir déjà mémoriser un commentaire, est dès lors de s’aliéner une expérience pleinement immédiate). Celles ensuite où, non seulement ce qu’il faudra en raconter ne le paraît pas encore, mais où la question ne se pose nullement pour le moment. Les films procurant cet effet sont souvent plus importants que ceux fournissant le premier – précisément parce que ce qui en fait la force, la séduction, demeure à clarifier pour soi-même. Rester Vertical est de ceux-ci. L’incertitude qu’il procure ne provient pas d’une difficulté à détailler son histoire (touffue mais aisément compréhensible), ou ses thèmes (nombreux et explicites). Elle concerne la nouveauté pour Guiraudie de ce qu’il filme, alors que les motifs lui sont typiques. Le genre de film laissant à penser qu’il pourrait s’avérer encore mieux que tout le bien qu’on en pense déjà. Qui remettrait en question plus encore que d’autres la pratique, utile pour saisir rapidement une appréciation mais limitée en terme de portée critique, d’attribuer des notes. L’incertitude est pour son personnage principal au cœur de Rester Vertical : sur quel positionnement adopter concernant certains sujets de société, sur son orientation sexuelle même. Un film incertain sur la place de Guiraudie lui-même dans le cinéma actuel. Cette faculté de douter est un bien précieux, de la part d’un cinéaste d’une humilité saisissante dans sa franchise – par exemple quand il admet l’insatisfaction partielle qu’il conserve à certains égards vis-à-vis de son film (notre entretien est à lire ici).


Léo (Damien Bonnard), cinéaste, est entre deux projets. Il partage avec Guiraudie goûts musicaux, une légère ressemblance de profil, un attachement au milieu rural et, plus que la fascination au fond banale pour la jeunesse dont il témoigne à l’ouverture, une attirance pour les corps âgés qu’il révélera par la suite. Rien cependant ne vient témoigner que sa carrière soit à un point comparable avec celle de son créateur. Léo vit d’avances versées par son producteur, qui attend de lui un nouveau traitement scénaristique. La charité dont il témoigne auprès d’un sans-abri annonce le basculement dans la misère que lui-même subira au cours de ses péripéties. Être aussi dépendant de sommes privées, signifie ne pas être pleinement à l’abri de se retrouver soi-même un jour à la rue. De quoi déjà ne pas jouer les arrogants devant les « petites gens ». Sur un plateau de Lozère, il rencontre Marie (India Hair), bergère à l’affût des loups réapparus dans la région. La conversation dérive sur leur réintroduction. En citadin éduqué, Léo à l’évidence plutôt pour se heurte au refus violent de cette idée dans la mentalité des éleveurs. Sensible à donner voix à la communauté paysanne, Guiraudie permet aux premiers intéressés d’exprimer les craintes parfois dédaignées par ceux que le problème ne concerne pas aussi directement. Traitant d’un sujet délicat, il cherche toutefois moins à prendre position qu’à évoquer plusieurs facettes du problème… notamment l’enjeu corollaire de la disponibilité des armes à feu, utilisées pour se prémunir d’une attaque contre les troupeaux.

Léo et Marie s’unissent, font un enfant. Peu après sa naissance, Marie, pourtant déjà mère, rejette le bébé, qui se retrouve dans les bras de Léo. A lui de faire avec dans ses pérégrinations entre Brest, le Languedoc-Roussillon et le Poitou-Charentes. Déplacement du problème encore : on oublie trop vite en discutant d’homoparentalité masculine la part de mythe sur l’instinct maternel qui entre en jeu. Que certaines femmes ne sont pas toujours en mesure non plus d’assumer la charge d’un enfant, que certains pères seuls sont aussi satisfaits, ou du moins compétents, dans la situation d’élever un enfant que ne le seraient certaines mères-filles, etc. Il n’y pas de grand propos à Rester Vertical mais une méthode stimulante de mise en avant de ce que le débat public sur différents sujets aurait tendance à remiser dans les marges du tableau. Il en ira de même dans son traitement du suicide assisté, ou la manière impitoyable dont le film décrit la fabrication d’un fait-divers par la presse.

L’ambition des questions évoquées pour « la France d’aujourd’hui » résonne avec le déploiement territorial à l’œuvre, du Sud-Ouest au Nord-Est. Pris de fascination pour l’espèce Canis Lupus, Léo devient lui-même loup solitaire, un être errant hors de la meute entre la ville et les grands espaces. La dimension paysagiste frappe, dans un contexte national où l’écologie peine notoirement à générer des adeptes. Des climats secs et venteux de la Lozère à la luxuriance du Marais-Poitevin, Guiraudie affirme un regard sûr, l’œil d’un peintre. Se comprend de mieux en mieux le refus (comiquement symbolisé par la traque de Léo par son producteur) du diktat du scénario. La vision est-elle transmise sur la page ? Quel besoin d’un traitement détaillé dans les règles de l’art des manuels quand ce que veut un cinéaste pour son objectif n’est pas une grande intrigue, mais la splendeur des territoires ? Pourquoi rester à se faire chier à bûcher sur un script qu’on n’aime déjà pas quand l’aventure appelle à quelques kilomètres ? Question économique encore : il faut bien que la page plaise à des financeurs. Mais que se passe-t-il quand les cinéastes se retrouvent plus occupés à écrire pour ceux-ci, ce qui n’est pas la profession pour laquelle ils avaient signé, que de tourner dans des lieux déjà à disposition ? Et que faire quand s’introduit encore dans cette économie précaire un budget familial ?

Un paradoxe du film est qu’alors même qu’il se trouve de part en part traversé par des sujets importants, il ne puisse se résumer à son sujet – bonne chance pour le « pitcher ». Guiraudie accomplit à la fois plus et moins qu’un cinéma à sujet. Il arpente, observe, questionne, traque la bête (voir le loup face à face mais aussi contempler l’abîme du sexe), cherche la petite bête… Son enquête possède l’altière sévérité du mythe, l’abrupte sauvagerie d’un récit des origines (du lit conjugal, coupe violente sur le vagin dont s’extrait le crâne d’un nouveau-né). Soufflé comme les bergers par le vent traversant la plaine, face au mystère de la vie, à l’étonnement de la procréation, au scandale de la mort, il cherche à tenir debout, vaillant témoin assailli. Cette rigueur de la tenue paraît l’opposé du projet, qu’après L’Inconnu du Lac, il annonçait comme s’apparentant visiblement à une farce communisante dans le milieu laitier. Elle le serait tout autant du Roi de l’Evasion (dénué du moindre sentiment de sa propre importance). Son éventuel écueil serait de chercher à (se) prouver sa propre radicalité. On est d’autant plus impatient de découvrir où, après avoir contourné la gueule du loup par une station droite, Guiraudie nous emmènera. Terreurs vieilles comme l’humanité : les loups sont parmi nous, il ne faut pas défaillir. Rester Vertical. Tout un programme.

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RESTER VERTICAL
Réalisé par Alain Guiraudie
Avec Damien Bonnard, India Hair, Raphaël Thiéry
Sortie le 24 août 2016

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