aquarius-newL’ouverture d’Aquarius à Recife dans les années 1980 nous introduit, par un groupe de jeunes invités retardataires, à l’anniversaire d’une octogénaire, Lucia (Thaia Perez), dont un discours de ses petits-enfants célèbre les activités contestataires dans les années 1940. Décennie marquant par ailleurs la construction de son appartement que, passé ce prologue, nous retrouvons aujourd’hui occupé par sa fille Clara (Sonia Braga), alors veuve dans sa soixantaine. Dernière habitante de l’immeuble, Clara refuse l’offre de relocation faite par une compagnie immobilière locale. Celle-ci, gérée par une grande famille de la région, entend faire du site un complexe grand luxe, qui reprendrait son enseigne initiale… Aquarius. Devant son refus répété d’abandonner les lieux, les promoteurs passent à la vitesse supérieure. On taira l’insigne laideur des moyens employés, sinon pour relever que l’abjection dont ils font preuve fournit par un imaginaire organique, voire carrément scato, à Kleber Mendonça Filho l’illustration d’une droite brésilienne sur le retour, gluante dans sa corruption, sa démagogie, son penchant au népotisme, à l’intimidation… dont il sera lui-même la victime, son film faisant à l’heure actuelle les frais d’une campagne de dénigrement massive due à l’opposition ouverte au nouveau régime de son équipe sur les marches cannoises.


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Contrairement au passé mythologisé que convoque pour sa brochure l’agence Bonfim, c’est un héritage vivant que Clara entend actualiser en ses murs. Ancienne journaliste musicale à l’expertise reconnue, auteure d’un ouvrage sur Villa-Lobos, elle vit sa retraite en samba et bossa nova, recommande à un cadet d’emballer sa copine sur du Maria Bethânia. Elle incarne l’image idéalisée d’une bourgeoisie lettrée dont le film n’occulte pas la part de privilèges : Clara vit du côté de Pina, moitié la plus riche, en partant de la plage, de Recife, sur une avenue longeant la côte, a pour lui tenir compagnie une bonne loyale nommée Ladjane (Zoraide Coleto). Ses représailles contre ses oppresseurs, tombant comme un couperet en conclusion, prennent dès lors valeur symbolique, quant au rôle qu’une frange cultivée de la population a à jouer contre la force brute du marché, d’un capitalisme ensauvagé. C’était déjà la belle utopie des grands musiciens brésiliens, représentant autant une idée du cool à une échelle internationale qu’une opposition visible à un régime dictatorial. Légataire du tropicalisme, Clara se verra d’ailleurs, en dernier recours insultant, renvoyer à la face par plus puissant qu’elle le type « foncé » de sa famille. Le film est pour une part généreuse consacré au rapport à ces prestigieux anciens, en premier lieu sur le plan des modes d’écoute. Questionnant supports physiques et digitaux en enjeu de scènes et de dialogues, Aquarius avoisine parfois concernant ceux-ci une rhétorique de dissertation scolaire (« anciennes et nouvelles technologies : la synthèse »). Étendue, la démonstration pourtant se tient : raréfaction des standards convoqués au cinéma dû à la difficulté d’en obtenir les droits, paysage urbain redessiné par les acquisitions de grands groupes (Clara habite désormais un quartier fantôme), recours à la prostitution masculine (en réaction du reste à une orgie organisée à l’étage supérieur rien que pour l’excéder, donc la pousser à fuir un territoire convoité), tout ici retourne au capital, se voit façonné par des transactions financières… jusqu’à la fracture familiale causée par des enjeux de patrimoine.

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Ce patrimoine est au cœur des positionnements de chacun, ce que vient signifier le passage de Lucia à Clara d’une commode contenant les bijoux familiaux. Sur cette même armoire, la première se souvient, alors qu’on fait son éloge en des termes publics, avoir été prise par son homme. Le flash-back érotique, inséré lors de l’anniversaire de sa 80e année, opère un effet discrètement cruel. Si le cinéaste filme deux femmes (Lucia, Clara) spectaculairement épargnées par l’âge, il n’en traite pas moins le vieillissement sous l’angle d’une perte de l’attractivité. Cette difficulté (alors qu’on parle de Sonia Braga, icône de la beauté latine) à pleinement assumer son corps se voit redoublée chez son personnage par le cancer du sein auquel elle doit l’ablation d’une moitié de sa poitrine. Le carton d’ouverture (« Les Cheveux de Clara »), ne désignait pas une coupe courte symbole d’émancipation en sa jeunesse, mais la résultante d’une chimiothérapie dont cette dernière se remettait bon an mal an. Rares sont les films à traiter le cancer sans en faire un moteur dramatique central, mais un fait parmi d’autres d’une existence vécue. La maladie joue ici comme symbole plus général d’une faillite civilisationnelle, un mal, bien que surmonté, impitoyable, rongeant les vies, laissant au-delà de la récupération des traces visibles : un corps, une ville, attaqués, n’apparaîtront jamais plus comme ce qu’ils ont été.

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Aquarius opère telles les termites qui s’y attaquent aux parois du bâtiment homonyme. Un film qui travaille sur la longueur, ronge petit à petit, à mesure qu’on n’y prête garde, grignote en profondeur, jusqu’à la dévastation dont il entendait fournir la preuve. La rage de son final laisse d’autant plus estomaqué que ses échanges « passifs-agressifs » (l’expression est de Clara, au sujet du lèche-cul retors ne reculant devant aucune bassesse pour l’éjecter) ne laissaient augurer éclat aussi explosif. Tant va la cruche à l’eau… En s’ajustant à cette indignation brute, le film retourne positivement l’éventuelle limitation opérée par son exemplarité, problème des personnages qui ont tout bon (les bons goûts, les bonnes opinions). Il y a chez Clara ce mélange d’égoïsme non-pathologique et d’un sens non-négociable de la justice, bref d’obstination, qui fait rétorquer à sa fille, se considérant lésée par son refus, avoir affaire dans le même temps à une gamine et une vieille entêtée. Enfance et vieillesse sont deux impensés de la fiction majoritaire, autant que deux phases (heureusement dans le premier cas, tristement dans le second) conçues aux marges de la sexualité, des positions d’extériorité aux affaires courantes, constamment menacées par l’annihilation pure et simple de l’autonomie. Reste à Clara pour s’apaiser le miroitement d’un océan aux vagues toutefois peu amènes, profondeurs reconquises par les requins, l’empêchant de s’y baigner à sa guise. La consolation surtout des Vinícius de Moraes, Gilberto Gil, Ave Sangria, ayant composé parmi les plus belles mélodies du monde en réponse à un climat national qui n’en méritait alors déjà pas tant.

AQUARIUS
Réalisé par Kleber Mendonça Filho
Avec Sonia Braga, Maeve Jinkings, Irandhir Santos
Sorti le 28 septembre 2016

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