Il s’agissait sans doute d’un des titres les plus attendus de cette 72e édition du Festival International du Film de Cannes. Annoncé comme un retour à une narration « classique » après une trilogie flirtant avec l’expérimental, le nouveau film de Terrence Malick renoue en tout cas avec les grands sujets historiques, après la bataille de Guadalcanal dans La Ligne Rouge et la découverte des Amériques avec Le Nouveau monde. Depuis sa première projection ici à Cannes, A Hidden Life récolte des retours dithyrambiques de toutes parts, y compris des plus critiques à l’égard de ses trois films précédents. Alors ? Retour en grâce ? Pour nous, qui avions ardemment défendu Knight of Cups et Song to Song, les choses s’avèrent plus nuancées.


Pour son dixième film (si l’on compte Voyage of Time), Terrence Malick met en scène le parcours de Franz Jägerstätter, un objecteur de conscience autrichien sous le régime nazi, béatifié en tant que martyr en 2007 par le pape Benoît XVI. Comme nous pouvions nous en douter, ce sont les dernières années de la vie de ce paysan du petit village de Sankt Radegund qui intéressent le réalisateur ; de l’expression de ses premières réserves à l’égard du national-socialisme jusqu’à son ultime refus de servir dans l’armée et de jurer fidélité à Hitler, en passant par ses mois d’emprisonnement. À ses côtés, son épouse Fani le soutiendra jusqu’au bout et assumera seule la lourde responsabilité de la ferme familiale lorsqu’il se verra forcé de quitter sa famille.

Une chose est sûre, A Hidden Life figure parmi les moments forts de ce festival. Il s’est aisément imposé comme l’un des plus beaux films vus cette année sur la Croisette. Que le jury présidé par Alejandro González Iñárritu ait pu lui préférer Le jeune Ahmed pour le prix de la mise en scène demeurera pour longtemps un mystère. Le nouveau film de Terrence Malick s’ouvre sur des extraits du Triomphe de la volonté — soutenus par une voix-over s’interrogeant sur l’issu d’un vieux rêve de vie à l’écart, dans les arbres, au-dessus des nuages. Rapidement, les images de Leni Riefenstahl cèdent la place à des séquences de vie de famille tournées dans la commune italienne de Sappada. Le choc esthétique est instantané et ceux qui s’inquiétaient de voir Emmanuel Lubezki (fidèle chef-opérateur de Malick depuis Le Nouveau monde) remplacé par Jörg Widmer peuvent être rassurés : A Hidden Life compte certaines des plus belles images de la filmographie du Texan, qui n’avait jusqu’ici jamais posé sa caméra dans l’Europe alpine. C’est dans ce paysage saisissant que se déploie le souvenir de la rencontre entre Fani et Franz. La force d’évocation des images traduisent instantanément l’évidence de la relation qui unit le couple. Accompagnée du déchirant score de James Newton Howard, la séquence livre une véritable décharge émotionnelle, Malick parvenant en quelques secondes à peine à saisir l’intensité et la pureté familiale dans un premier moment de bravoure à la hauteur des plus beaux moments de The Tree of Life.

Esthétiquement, A Hidden Life doit beaucoup à la « trilogie amoureuse » que composent To the Wonder, Knight of Cups et Song to Song. Nous y retrouvons effectivement de très nombreux plans tournés à l’aide d’objectifs anamorphiques, un montage marqué par des coupes intempestives, ainsi que cette capacité à saisir des instants et des expressions d’une troublante spontanéité. Et si The Tree of Life pouvait déjà être considéré comme un écho romantique à 2001, l’Odysée de l’espace, les imposants paysages montagneux filmés ici marquent plus que jamais le goût du cinéaste pour le romantisme ; nous pensons forcément aux toiles de Caspar David Friedrich ou aux photographies d’Ansel Adams. En termes de narration, le film retrouve effectivement une forme linéaire.

Il serait toutefois exagéré de parler de retour à une forme narrative « classique ». C’est toujours davantage vers l’intérieur du personnage que le récit se tourne et par les pensées et les sentiments qu’il se construit. L’histoire s’articule très simplement ainsi autour de quatre moments clés que nous pourrions séparer ainsi : la vie à Radegund, l’entrainement militaire à la caserne, le retour à Radegund et, pour finir, la mobilisation suivie de l’emprisonnement et du procès de Franz. Entouré par des villageois qui se réjouissent de l’arrivée au pouvoir d’Hitler, convaincus qu’ils sont que ce dernier purifiera l’Europe qui s’est mise à adorer des dieux étrangers, l’agriculteur ne peut s’empêcher de voir en la montée du nazisme un avènement du mal. Très tôt, il refuse donc de s’engager. Parce que son refus est à la fois spirituel, politique et idéologique, l’engagement dans les troupes sanitaires — nécessitant également de jurer fidélité au Führer — ne représente à aucun moment une alternative pour Franz, qui adopte rapidement la posture d’un martyr inébranlable.

C’est précisément sur ce point que le film ne s’avère pas pleinement convaincant. Bien sûr, le portrait de ce héros discret, guidé par la seule force de ses convictions, est déchirant. Les échanges avec son épouse — sublime personnage féminin — ne le sont d’ailleurs pas moins. Le problème est qu’après l’ouverture d’une intensité émotionnelle dévastatrice, le personnage de Franz n’évolue guère et le film semble parfois tourner à vide, répétant des scènes — celles où les enfants de la famille Jägerstätter sont pris à parti par les villageois qui considèrent tous Franz comme un traître à la nation — et des discours de manière superflue. On retrouve ainsi un questionnement très proche de celui du livre de Job, déjà largement exprimé dans The Tree of Life et formulé par des voix-over quasi identiques.

C’est une première dans le cinéma de Terrence Malick, le personnage principal de A Hidden Life ne présente aucune réelle évolution existentielle. Bien que le doute existe dans son esprit, aucun évènement ou élément ne vient perturber l’équilibre de sa représentation du monde. À nos yeux, la force des personnages malickiens a toujours résidé dans leur manière d’être confrontés à différents paradigmes ou dans leur capacité d’élévation (le sublime final de Knight of Cups). Engagé dans un chemin de croix, Franz se dessine d’emblée comme un Christ qui assumera ses convictions jusqu’au bout. On se demande alors si une telle figure méritait de donner lieu au film le plus long de Terrence Malick. En évitant la reprise de certains motifs et la répétition de certaines scènes, A Hidden Life aurait très certainement gagné en intensité, et ce d’autant plus que quelques secondes suffisent au réalisateur pour faire exister ses personnages et les enjeux. En l’état, on se surprend à être moins touché par un final à la portée pourtant absolument déchirante que par l’ouverture du film. L’idée est effectivement d’une intelligence exemplaire et brillamment exprimée : lorsqu’il discute avec le juge nazi responsable de son procès (Bruno Ganz dans un dernier magnifique rôle), celui-ci dévoile son humanité dans l’intimité d’un bureau avant de prononcer la sentence d’une manière on ne peut plus lapidaire. Tous les éléments pour un grand crescendo émotionnel — comparable à celui de La Ligne Rouge — étaient réunis, mais à trop diluer son propos et à trop répéter ses schémas, le film perd indéniablement en intensité. A Hidden Life est assurément un grand geste de cinéma. L’œuvre d’un immense formaliste qui démontre sa maîtrise totale de l’image évocatrice. Mais une œuvre qui aurait largement gagné à être resserrée.

A HIDDEN LIFE
Réalisé par Terrence Malick
Avec August Diehl, Valerie Pachner, Matthias Schoenaerts, Bruno Ganz
Sortie en francophonie : inconnue

 

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