En juillet 2016, l’auteur et dessinateur de bande dessinée genevois Frederik Peeters était l’invité du NIFFF. Nous avions profité de l’occasion pour discuter avec un homme dont nous admirons l’œuvre. Alors que Saccage, la nouvelle bande dessinée du Suisse vient tout juste de paraître chez Atrabile, nous en profitons pour publier l’entretien que l’auteur passionnant et passionné nous avait accordé. Si le cinéma a toujours occupé une place importante dans la vie et l’œuvre de Peeters (ce n’est pas cet entretien qui vous convaincra du contraire), Saccage est peut-être sa proposition la plus cinématographique. Dans un format à l’italienne, cette nouvelle bande dessinée se présente comme un fascinant voyage au travers de paysages et scènes post-apocalyptiques. Uniquement composé de sublimes dessins pleine page sans aucun texte, Saccage évoque immédiatement les grands formalistes du 7e art, Tarkovski en tête. Comme en témoigne la liste placée en fin d’ouvrage, les influences de Peeters sont légion (de La chute des damnés de Rubens à Charles Burns en passant pas Kubrick et Jodorowsky) pour un résultat absolument éblouissant. Nous espérons que cet entretien décontracté et mené sur une terrasse le lendemain du concert de John Carpenter au festival de Neuchâtel –  aiguisera votre regard sur l’œuvre de Peeters et peut-être plus particulièrement sur Saccage qui représente une certaine forme d’aboutissement de nombreux thèmes évoqués ci-dessous.


Saccage

Comment es-tu arrivé à faire de la bande dessinée ? Est-ce que le cinéma a joué un rôle dans cette vocation ?

La BD c’est vite vu, c’est lié au fait que tous les enfants dessinent et moi je n’ai juste pas arrêté. En fait je n’ai pas commencé la bande dessinée, c’est juste que je n’ai pas arrêté. C’était lié au dessin, ma mère doit encore avoir des bandes dessinées de quand j’avais sept ans. Maintenant pourquoi ça m’a obsédé très vite j’en sais rien mais c’est certain qu’il y a un lien avec le cinéma. Mais il y a un problème dans la bande dessinée, un danger dans le milieu, c’est les cinéastes manqués. C’est-à-dire que c’est des gens qui font de la bande dessinée parce qu’en fait ils auraient voulu faire du cinéma. C’est un truc dont je me méfie mais en même temps il faut être honnête, je pense que j’ai probablement été plus marqué par des films que par des bandes dessinées, hormis dans la petite enfance. La petite enfance, je pense qu’il y a vraiment Tintin et après il y a les grandes découvertes d’Akira etc. qui sont vraiment liées au plaisir du dessin. Mais c’est très compliqué…

En fait c’est marrant parce que c’est une question qu’on ne m’a jamais posée alors qu’elle me paraît maintenant évidente. J’aurais de la peine à défaire les deux. Ce que je peux te dire c’est qu’à l’adolescence, quand je faisais plein d’essais de bandes dessinées, c’était très souvent effectivement lié à des films. C’est-à-dire que c’était des tentatives de prolonger ou de reproduire des sensations filmiques. Mais en même temps je n’ai jamais essayé personnellement de faire du cinéma, je n’ai jamais eu ce fantasme en fait, ou alors un fantasme très lointain qui pourrait être le même que d’être guitariste de rock et grand peintre, un truc comme ça. Ça ne m’a jamais paru envisageable et je pense même qu’assez vite ça m’a paru très chiant, j’ai assez vite compris tous les emmerdements que ça impliquait… Je te fais une réponse un peu nébuleuse…

Non au contraire ! Tu penses que ce serait « très chiant » même dans l’écriture de scénario ?

Ouais, ce serait chiant parce qu’il y a deux choses : d’abord le fait que tu dois rendre des comptes à des gens, c’est l’art du compromis et moi je ne suis pas très bon dans cet exercice-là, et l’autre chose c’est les problèmes budgétaires, c’est qu’en fait tu écris en fonction d’un budget et moi je n’ai pas ce problème-là. Prendre ça comme donnée de base pour l’écriture ça me semble une horreur, une contrainte terrible. Je me dis « mais quel est le but ? ». C’est-à-dire que dans le cinéma c’est la technique qui te dicte ton travail, alors qu’en bande dessinée, tu es aussi libre qu’en littérature. Je pense que j’ai assez vite compris ça car je lisais des trucs d’effets spéciaux quand j’étais ado, des revues de geeks et j’ai très vite compris que soit t’es Spielberg soit t’es pas grand chose.

En parlant d’écriture, tu évoquais hier [jeudi 7 juillet 2016] à la conférence New Worlds of Fantasy l’idée de la « poésie à suspense », est-ce que tu peux définir en quoi ça consiste ?

Alors, ça recoupe les discussions que j’ai eu ici avec Jean-Baptiste Thoret, parce que je lui ai demandé, en s’adressant au critique, s’il n’avait jamais la frustration du faire. Il me disait qu’il écrivait des trucs depuis des années mais qu’il attend parce qu’il n’a pas envie de faire « le film de plus ». Et du coup, c’est la même chose pour moi en bande dessinée. Ça ne m’intéresse pas de faire « la BD de plus ». Enfin si, il y a un moment où bon, c’est ton métier, peut-être qu’après mes livres marcheront moins bien et qu’il faudra gagner sa vie et que je ferai « la bande dessinée de plus ». Mais dans l’état actuel des choses, j’essaie toujours de faire quelque chose d’un peu original ou au moins personnel. Et donc ça passe par le fait d’essayer de faire sortir de soi des images, des sensations, mettre en place un système de travail qui va te faire surgir, à ton insu, ce que moi j’appelle « le goût », en fait. Pas le goût au sens « bon » ou « mauvais », mais je pense que les livres et les films, la musique, tout ça… ça te laisse un goût. Il y a un goût final quoi.

Au sens physique du terme ?

Au sens physique du terme. Tu peux appeler ça « l’impression », je sais pas… Le meilleur terme que j’ai trouvé moi c’est le goût. Tu sais tu as des goûts qui sont longs en bouche, tu as des goûts qui sont très courts, d’autres très puissants mais qui disparaissent très vite, etc. Et en fait, souvent quand tu cuisines, parfois tu sais quel goût tu veux laisser, obtenir… Et parfois tu improvises, tu fais avec les moyens du bord, tu penses à autre chose, tu te laisses porter et tout à coup tu trouves des goûts que tu ne pensais pas provoquer. Et ça c’est très intéressant. Je pense que c’est la partie qu’on pourrait appeler « la poésie », c’est-à-dire une espèce de patte personnelle qui fait qu’un cinéaste – là on parle de cinéma mais en bande dessinée c’est la même chose – te laisse une espèce d’impression vague, un truc qui t’enveloppe qui est particulier et qui est identifiable. Chez Carpenter par exemple, puisqu’on est là [au NIFFF 2016, édition marquée par la présence de John Carpenter à Neuchâtel], c’est très identifiable, ça laisse un goût très identifiable. Dans le cinéma des gens comme Tarkovski, ça te laisse un goût très puissant. Mais du coup, c’est des œuvres qui demandent beaucoup au public. Moi, je n’ai pas envie de perdre des lecteurs, pas au sens du nombre mais de les perdre pendant la lecture, donc j’essaie d’organiser, d’envelopper toute cette partie inconsciente, qu’on pourrait appeler « poétique », « accidentelle » que tu ne peux pas contrôler, de l’envelopper dans un système, un mécanisme qui fait que tu ne peux pas lâcher le livre.

Comme un « goût instantané » qui serait le suspense ? 

Pour moi le suspense ne correspond pas au goût, il n’y a pas de correspondance.

Ce n’est pas un exhausteur alors ? 

Non, ce n’est pas un exhausteur. C’est une présentation, c’est un enrobage quoi. Mais en fait on peut plus parler de roman. Il y a quelques années j’avais lu Kaputt de Malaparte qui m’a laissé un goût, alors lui vraiment extrêmement fort, long… Mais c’est un livre qui est dur à lire. C’est un livre où tu oublies quand même rarement que tu es en train de lire. Tout à coup il y a des moments de miracle absolu mais il y a des moments où tu ne peux pas oublier que tu es en train de lire, tu sais que tu lis, tu sens les pages que tu tournes quoi. D’un autre côté il y a les page turner où tu oublies complètement que tu lis, tu ne peux pas t’arrêter, tu pars dans le truc mais en même temps, quand tu as fini le livre, tu le ranges et tu n’en garderas rien. L’idée c’est de trouver un équilibre entre ces deux mécanismes, entre ces deux sensations. Le suspense c’est plutôt le cheval de Troie, c’est un moyen de faire passer pour des gens qui n’ont pas envie d’acheter des livres d’art, qui n’ont pas envie de lire de la poésie, qui n’ont pas envie d’être perdus… Il y a beaucoup de bandes dessinées où, quand tu les ouvres, c’est très beau mais tu sais que… « ouais non j’ai pas envie quoi » et tu les refermes… Donc non, il faut donner envie, parce qu’en plus pour moi il y a une dimension purement professionnelle là-dedans, il faut que je vende des livres. Donc il y a quelque chose où il faut que je procure une sensation de plaisir direct au lecteur, mais c’est un cheval de Troie. C’est un moyen de faire passer autre chose que d’ailleurs j’ai moi-même de la peine à identifier. Ce que j’essaie de faire passer exactement, je ne le sais pas trop… Je le découvre avec plusieurs années de recul en relisant les livres, ou en lisant des analyses écrites par des gens.

C’est drôle parce que le sentiment que j’avais au terme de la lecture de RG, c’était que le contexte policier était justement une sorte de cheval de Troie pour, au final, faire passer quelque chose d’assez sensible, sur les liens, aussi fragiles qu’évidents, entre le parcours professionnel du personnage et son histoire intime. Perçue comme ça, on se dit que l’essence de l’œuvre ne dépend finalement plus du tout du contexte policier qui devient un moyen de faire passer certaines émotions.

Alors RG, pour moi c’est hors catégorie. C’est intéressant mais pour moi c’était surtout un exercice de style. Et là, pour le coup, on était dans un système qui se rapproche un tout petit peu du cinéma car j’avais soudainement plein d’intermédiaires, il fallait que je satisfasse plein de gens : il fallait que la hiérarchie policière et l’éditeur soient d’accord et puis surtout, il fallait que le flic le soit… Et lui alors, dès que ça dérapait vers ce qu’on pourrait qualifier de « poésie », on ne sait pas trop ce que ça veut dire mais enfin dès qu’on sortait de l’enchaînement de péripéties, de faits et d’informations, ses poils se hérissaient. J’ai sans doute pu laisser quelque trucs en loucedé comme ça…

Il reste quelques visions oniriques quand même, les visions avec les personnages à tête bleue par exemple [p.133]…

Alors ça c’était compliqué oui. Tout ce bout-là c’était compliqué à faire accepter. Donc là pour moi on était vraiment dans une sorte d’exercice de style. Une tentative de transposition en bande dessinée de ce qui s’est fait, soit au cinéma ou en série avec des The Wire ou en polar avec les bons gros polars de la série noire, très français et très quotidien… En bande dessinée c’était quasi inexistant. Le polar en BD il est ultra référencé aux grands films policiers : il y a du suspense, il y a un meurtrier, une enquête et à la fin on capture le meurtrier. Là, ce qui m’intéressait c’était plutôt l’idée de la vacuité totale. Il y a une phrase qui m’a marqué de la part du flic, qui n’a pas eu de grandes fulgurances lors de nos entretiens mais à un moment il m’a dit : « être flic c’est vider la Seine avec une petite cuillère. » Donc tu n’arrêtes jamais le méchant, je pense que ces mecs ne fonctionnent qu’à l’adrénaline et très vite ils oublient l’aspect utilitaire de leur travail. Comme des bêtes en liberté, qui laissent libre cours à leur énergie animale… J’ai senti ça.

C’est vrai que le lien avec The Wire est évident. Notamment avec la première et la dernière case de Riyad-sur-Seine qui représentent les deux des ramifications végétales et qu’on peut lire comme l’expression d’une complexité organique qu’on retrouve dans le système kafkaïen des services de police.

Tout à fait, la police est une histoire de réseaux qui se superposent les uns aux autres et qui ne mènent nulle part. C’est une espèce d’imbrication absurde. J’ai senti ça très fort et cette complexité m’intéressait.

Ces visions organiques sont d’ailleurs récurrentes dans ton dispositif narratif. Est-ce qu’elles sont là pour exprimer une complexité inhérente à la vie ou un lien entre le réseau social et le réseau naturel ?

Comme je le disais dans la conférence, il se passe rarement une journée où je n’ai pas la vision de moi-même sur un caillou propulsé dans l’espace… Peut-être que j’ai beaucoup de temps pour la rêverie dû à mon occupation et ma façon de vivre mais effectivement je pense très souvent aux différentes temporalités aussi. Je me demande toujours comment un arbre voit les saisons passer et à quelle vitesse passe un soleil dans le ciel dans une journée pour un arbre. Donc oui, c’est une histoire de distance, c’est d’ailleurs comme ça que le livre commence. Mais en fait, c’est marrant mais parce que pour moi ce n’est pas des ramifications végétales mais c’est des neurones. Mais c’est très bien.

Ça se rejoint oui.

C’est exactement la même chose. Donc oui, on est dans une société comme ça. Tu vas sur Google Earth, c’est l’application physique de cette sensation-là. Moi j’adore penser à ça : je suis un individu, biologique, obsédé par ma petite personne comme tout le monde et tout d’un coup tu réalises que tu fais partie d’un réseau humain, d’une culture globale, tout le temps connecté aux autres, tout ça c’est toujours une question de distance.

Est-ce qu’on rejoint là ton souci de vraisemblable et d’être connecté à une vérité scientifique ?

Eh bien, déjà ce qui est intéressant c’est que pour moi, la science ça devient très vite de la poésie en fait. Ça me procure une sensation qui est assez proche de certaines émotions artistiques…

D’un vertige ?  

De l’ordre du vertige ouais. Les échos, les vertiges, les coïncidences, les accidents, ce genre de sensations. Et en fait, quand tu essaies de comprendre un mécanisme scientifique, souvent tu es pris par ce genre de vertige. Moi je trouve ça très inspirant.

C’est vrai que c’est extrêmement inspirant mais pourtant, les artistes qui font part d’une inspiration scientifique ne sont pas du tout mis en avant aujourd’hui. À part Alexandre Astier, qui fait ça très bien…

C’est vrai. D’ailleurs, son Exoconférence m’a vachement parlé. C’est marrant parce que moi je ne suis pas du tout un client de Kaamelot, je n’arrive pas. Je suis sûr que c’est très bien mais j’ai pas trouvé la porte quoi. Et tout d’un coup j’ai eu une folle envie de rencontrer ce mec après avoir vu L’Exoconférence, tout à fait.

Tu partages son souci de mettre la science en avant ?

Pas forcément. Lui il a vraiment ce truc-là. Lui c’est même très intéressant car dans les bonus il raconte qu’il n’écrit que pour apprendre scientifiquement quelque chose. Moi ça ne va pas jusque-là. Mais en revanche ça fait partie de ma façon de voir le monde. Comme je suis profondément athée, ma vie peut très vite devenir un désert émotionnel, une espèce de chose froide et glacée, où tu sors du néant pour aller au néant, tout ça n’est qu’un véhicule génétique, tout ça c’est terrible. Je suis en train de lire l’Éloge de la fuite de Laborit dans lequel il présente cette vision qui est totalement la mienne mais qui est assez glaçante, alors lui il rajoute l’histoire de l’imaginaire par dessus. Du coup, moi il faut que je remplisse ma vie autrement, alors j’essaie de trouver des correspondances, des échos entre ce qui est et la science… En fait je pense qu’il ne faut jamais fantasmer les époques passées, se dire qu’on aurait mieux vécu à une autre époque mais j’ai un esprit probablement assez proche de la Renaissance comme ça, en toute humilité. Une espèce de mélange entre la curiosité scientifique et la recherche de la beauté.

Du coup il y aurait une forme de transcendance dans le vertige procuré par l’immensité du vide, du cosmos.

Exactement.

D’où l’art, la musique…

Exactement un mélange de tout ça. Et je suis d’accord sur une chose, c’est que je suis souvent estomaqué par le manque de culture scientifique basique dans tous les milieux. C’est terrifiant. Surtout dans le milieu politique, des décideurs où tu as l’impression que c’est un désert de connaissances scientifiques. Et dans le milieu artistique, souvent on se méfie de ça, parce qu’on considère que ça aplatit les choses.

Ou alors on considère que c’est antithétique avec l’art, que la science rationalise trop…

Exactement. Et moi pas du tout. Pour moi, science-fiction et cosmologie sont absolument liées.

Pourquoi ce goût prononcé pour la SF d’ailleurs ?

La raison principale c’est celle-là : c’est le genre qui m’offre le plus de rêverie. Je suis vraiment un rêveur et je suis à la recherche du déclenchement de ce genre d’état. Mais après il y a des raisons plus prosaïques. Déjà, la science-fiction est un domaine où tu es débarrassé des références et je ne parle pas des références des grands anciens qui ont fait de la SF avant toi, je parle des références quand tu dois dessiner quelque chose. Quand je dessine RG, je dois me coltiner des couloirs de métro, je dois me coltiner des affiches H&M…

C’est d’ailleurs dans une des premières cases !

Bah ouais parce que je me suis dit « faisons-le ! » donc autant le faire à fond. D’ailleurs à aucun moment n’apparaît la Tour Eiffel… Je ne présente jamais le Paris d’Amélie Poulain. J’ai rien contre, d’ailleurs ce que je suis en train de faire maintenant se passe aussi à Paris et alors là on est vraiment dans une espèce de poétisation de Paris [L’Homme gribouillé, écrit par Serge Lehman édité par Delcourt en 2018]. Là [pour RG] je savais que je ne voulais pas dessiner tout ça donc il fallait dessiner les reflets sur les carrosseries de bagnoles… « Allons-y à fond » quoi, quitte à se faire chier avec ça, allons-y. Mais la science-fiction elle écarte tout ça. C’est-à-dire que oui, tout d’un coup il doit y avoir des enseignes mais tu peux même inventer les caractères parce que t’es même pas obligé de faire des caractères terrestres. Donc tu dois tout créer à partir rien et c’est sans doute cette liberté-là. Il n’y a pas de politique. Quand je fais de la science-fiction, je ne fais pas de science-fiction terrestre. Les deux œuvres de SF que j’ai faites [Lupus et Aâma], on ne sait pas où ça se passe, ni quand ça se passe. Donc pour moi la SF c’est l’exotisme absolu. Et je me rends compte que ce qui me plaît probablement le plus, en termes d’œuvres narratives, que ce soit les romans, les films, les BD, c’est les récits de voyage. Qu’ils soient véridiques comme les récits de grands explorateurs, ou qu’ils soient fictifs. Quand ça voyage et que c’est bien fait, c’est là que ça me procure les sensations les plus fortes. Et pour moi, la science-fiction c’est le voyage absolu.

Mais c’est rigolo car le dernier western que j’ai fait [L’Odeur des garçons affamés], n’est en fait pas un western. Parce que techniquement un western ça devrait à peu près correspondre à une période, et bien là c’est un pré-western. Il n’y a pas de saloon, pas de télégraphe, pas de chemin de fer puisque c’est une expédition qui est censée vendre l’Ouest aux colons, comme il y en a eu au milieu du XIXe : on envoyait des photographes faire de la photographie publicitaire de l’Ouest en disant « regardez ce qui vous attend, allez-y quoi ! ». Et en fait les personnages se retrouvent dans un cadre totalement sans référence puisqu’il n’y a pas de présence occidentale. Donc ils sont comme sur une planète étrangère. Je me suis rendu compte que ce qui m’avait probablement séduit là-dedans, c’était cette sensation. Si elle [Loo Hui Phang] m’avait collé plein de saloon avec des bastons, des braquages de banques et des diligences, ça m’aurait sans doute moins stimulé. Mais j’ai mis un moment à le comprendre. C’est-à-dire que c’est l’idée que les gens soient dépouillés des oripeaux de la civilisation par la sauvagerie absolue, c’est ça qui était stimulant.

L’odeur des garçons affamés

Cette idée de voyage dans l’imaginaire fait forcément penser à Henri Michaux, qui rejoint le goût pour la poésie, les voyages (réels comme fictifs) et même pour la science-fiction avec ses Meidosems.

Et qui rejoint la prise de drogues aussi ! Parce que, mais oui, pour moi il y a quelque chose de cet ordre-là. J’ai toujours été très intéressé par les effets que peut produire la prise de drogues. Voilà Michaux… il y en a plein de comme ça… Même Moebius malgré le fait qu’il a pris beaucoup moins de drogues que ce que la légende raconte. Je pense que c’est des gens qui cherchent des sensations. Il n’y a même pas besoin du produit à la rigueur.

Donc tu as des œuvres qui ont été écrites sous influence ? 

Bah… Non. Enfin, moi je suis un fumeur de joints. Maintenant ça ne suffit plus à procurer des hallucinations mais j’ai beaucoup essayé à la fin de l’adolescence, au début de la vingtaine, toutes les drogues hallucinogènes, les champignons, ces trucs-là. Mais je ne vais jamais prendre ça dans une rave party, ça ne m’intéresse pas du tout. Ce qui m’intéresse c’est d’aller dans la forêt, à la montagne… Ce qui est très rigolo c’est que chez moi, la prise d’hallucinogènes provoquait une obsession de l’infiniment petit. Je me concentrais sur des brins d’herbe. J’ai beaucoup réfléchi à tout ça suite à des questions et c’est peut-être lié à ma myopie. Quelqu’un m’a une fois demandé pourquoi je dessinais tout le temps des mains. Je pense que ma vue se fatigue très vite du loin. Et d’ailleurs c’est dans Aâma ça : il y a un moment où le personnage qui est très myope parle des corps flottants que tu vois passer devant tes yeux, et puis il y a des moments effectivement où moi il m’arrive de les contempler. En fait tu défocalises totalement et c’est comme si ton œil était fatigué de regarder l’extérieur et tout d’un coup se reposait et regardait l’intérieur. C’est tous ces jeux-là… Mais j’ai du coup oublié ta question.

C’est pas grave, revenons à la SF. De nombreux théoriciens décrivent la science-fiction comme étant un genre qui déploie des conjectures qui sont en fait autant de détours par le futur pour penser notre quotidien. Est-ce que la conjecture t’es utile dans ton projet d’ « auto science-fiction » comme tu le nommes ?

Pour Lupus non. C’était même une tentative d’ironie pure. L’idée était de prendre le genre de la science-fiction dans ce qu’il a de pop-culture et de le retourner comme une chaussette. C’est-à-dire qu’ils vont faire du café dans des cafetières italiennes pendant trois pages, ils sont habillés comme chez H&M, c’est en noir et blanc alors que la science-fiction est un genre coloré, etc., etc. Donc c’était plutôt ironique. Mais dans Aâma il y a de la conjecture bien sûr. Ça m’est venu de lectures sur le post-humanisme, les implants qu’on nous prépare, cette espèce d’obsession complètement illusoire de la connexion. J’aimais bien l’idée du personnage qui est un réac’ absolu. Il n’y a qu’une seule chose qui l’intéresse : ses vieux objets qui n’intéressent plus personne depuis longtemps et qu’on appelle des livres. C’est un antiquaire, un mec poussiéreux, totalement hors du monde. Instinctivement il a compris que tout ça ne menait à rien et que c’était une sorte de fuite. Donc oui il y a énormément ce que tu évoques dans Aâma et à plusieurs moments. Par exemple quand il prend conscience que lorsqu’il fusionne avec cette espèce de méga soupe de technologie concentrée le monde entier passe à travers lui en un flux ininterrompu et toute la pensée disparaît. La connexion permanente ne laisse plus de place à la pensée, elle la supprime.

Aâma

D’accord mais en quoi est-ce que ce genre de conjectures alimente ton projet d’auto science-fiction ?

Ah ! C’est marrant… Pour moi il y avait là quelque chose de l’ordre du laboratoire. Donc c’était séparé en trois choses. La première c’est le fun avec le voyage, le robot gorille, les bastons, le rythme, les couleurs, l’environnement, etc. Ensuite il y avait toute la tentative de réflexion sur l’hyperconnectivité et la société de distraction qui supprime le rapport au présent, comme une espèce de paravent protecteur contre l’absurdité du monde. Et la troisième chose c’est cette histoire d’amour entre un père et une fille. L’idée c’est donc d’essayer de tout mettre ça dans une boîte, de secouer et de voir si ça donne quelque chose. Dans cette démarche je suis plutôt spectateur des échos que ça va créer et j’essaie de rendre tout ça un peu invisible. C’est ce qu’évoque Billy Wilder dans son bouquin d’interview quand il explique l’art de Lubitsch pour faire de la prestidigitation narrative : le nœud narratif est là [il montre sa main droite], mais tout le monde regarde la main gauche. Le but c’est de faire oublier la main droite. Mais je n’avais pas de vision très claire sur les liens entre tout ça, c’était beaucoup d’instinct.

Dans ta conférence tu disais que tu n’avais pas de « grande vision » comme on dit parfois que Kubrick en avait. Est-ce que ça veut dire que dans ton processus de création tu penses avant tout à toi au sens où c’est une expérience personnelle ou est-ce que tu penses déjà au lecteur en anticipant des réactions ?

C’est compliqué. Je ne pense pas au lecteur au sens où tu peux prendre en compte un certain nombre de recettes. Il y a des recettes : parmi les trucs les plus basiques il y a la nana avec des gros seins, le mec avec le gros gun. Avec tous ces trucs-là tu sais que tu vas être un peu plus séducteur. Dans ce sens-là, moi je ne pense pas au lecteur parce que je ne veux pas être dans la séduction racoleuse.

C’est presque une forme de prostitution…

Oui et non parce que je pense qu’il y a des gens pour qui ce genres de choses font partie d’eux-mêmes ou alors ils ne voient pas ce qu’il y a de racoleur là-dedans. Moi je le vois trop violemment donc je ne peux pas m’en servir. Mais je pense au lecteur au sens où j’ai envie de provoquer des sensations de jouissance de lecture chez les gens comme moi quand j’éprouve certaines choses quand je lis. Bien sûr je ne sais pas si tout le monde éprouve ce que moi j’éprouve mais l’idée c’est de ne pas perdre le lecteur. La sensation que je recherche c’est l’oubli de la lecture. Quand je lis une bonne BD ou un bon roman, comme je le disais avant, eh bien j’oublie que je lis. Tout à coup tu arrives à la fin d’un chapitre et puis putain tu as oublié que cinq pages ont passé ! T’as même pas regardé les numéros en bas de la page ! Ça c’est quand même miraculeux ! Surtout si c’est sans avoir utilisé les trucs racoleurs à deux balles.

Mais pour être honnête, la première chose qui gouverne le tout c’est mon plaisir personnel. Comme je fais ça sept à huit heures par jour, tous les jours… Si je ne m’amuse pas au moins une fois par jour, à quoi bon faire ça ? Ça voudrait dire que je ne recherche que la gratification narcissique quand on me donne des chiffres de ventes ou quand je fais une dédicace et qu’on me dit « on adore votre boulot ». Ça n’aurait aucun sens, tu ne peux pas remplir une vie comme ça. Donc il faut qu’il y ait de la jouissance personnelle ! Il faut que ce que je dessine m’excite, que ce que je raconte m’excite, il faut que je sois satisfait quand je sens que le rythme est bon, quand je relis moi-même les pages et que je constate que ça fonctionne… Donc je pense que mon moteur numéro un est mon plaisir personnel. Mais dire que tu oublies totalement le lecteur… Je laisse ça aux profs de bande dessinée dans les écoles qui n’ont pas besoin de vente de livres pour avoir un salaire. Moi c’est quand même mon métier donc je ne peux pas négliger ça.

Tu as parlé de science-fiction incestueuse. Est-ce que tu aurais des exemples de réalisateurs qui le sont particulièrement ou, au contraire, qui ne le sont pas ?

Franchement… Dans les œuvres de science-fiction pures, si tu réfléchis au design mécanique et technologique, c’est frappant. Encore aujourd’hui on n’est pas sorti du trio Star Wars, Alien, Blade Runner. Je pense surtout au space opéra. Tu prends des films comme Moon, qui tentent de revisiter le genre mais qui sont toujours dans une dévotion par rapport aux grands anciens.

Et dans un film comme Jupiter Ascending ? Le film n’est pas parfait, mais est-ce que les Wachowski ne parviennent pas à proposer quelque chose d’innovant visuellement ?

C’est vrai… Mais en même temps j’ai l’impression que ce qu’ils puisent ça sort quand même du Metal Hurlant de 1979 quoi ! Donc la matrice, en termes d’époque, elle reste la même. Alors ils essaient… Les vaisseaux ne sont plus rouillés mais neufs et clinquants. Il y a cet autre film aussi… Sur Mars…

John Carter ?

Oui voilà ! Mais je trouve quand même le résultat, visuellement, dégueulasse. Je trouve ça de mauvais goût ! Mais je suis sûr que je peux en trouver d’autres… Chez les Japonais il y a tout à coup des choses inattendues.

Akira !

Ah ben oui Akira c’est séminal. Tu pourrais d’ailleurs l’ajouter au trio que je citais. Tu ouvres les années 1980 avec Blade Runner et tu les clos avec Akira et tu as ce dans quoi on est toujours en train de baigner aujourd’hui.

La preuve avec les suites et remakes qui nous inondent.

Ça c’est le problème de la régression. Là on rajoute au manque d’audace des producteurs la sensation de régression de la société occidentale qui moi me terrifie absolument. Les mecs de 40 ans qui vont voir le nouveau Star Wars et qui sont satisfaits de constater que c’est exactement le même que l’Épisode IV ça me semble être un truc morbide. Morbide !

D’ailleurs en sortant du concert de John Carpenter je t’ai demandé si tu avais aimé et tu m’as dit « Oui ! C’est régressif et c’est quelque chose qui m’effraie. »   

L’avantage du concert de Carpenter c’est qu’il me semble qu’il l’a lui-même compris. Il me semble qu’il y met une dose d’ironie qui sauve le truc. Là où J.J. Abrams et tous les gens qui viendront ensuite n’ont même pas la place pour ça, ils sont dans la révérence absolue et totale. Ils sont dans la jouissance régressive. Mais je ne veux pas juger ces gens parce que je pense que le problème c’est le public, ce n’est pas eux.

Mais oui, il y avait ça chez Carpenter. Il suffit d’ailleurs de voir les gens qui étaient là quoi. Il y avait quelques vieux qui se demandaient ce qu’ils foutaient là, je n’ai vu aucun jeune… Enfin toi t’es jeune mais il n’y avait pas de mecs de 18 ans. C’est marrant parce que le sentiment de régression concerne essentiellement ma génération. Mon beau-fils qui a 19 ans n’est pas du tout dans la régression, il est dans une culture, la culture rap, que je ne comprends pas du tout. Mais je le soupçonne d’être régressif quand il aura 40 ans.

Revenons peut-être à ton travail. Tu as touché à la SF, au western, au trip psychologique un peu lynchien avec Château dans le sable ou Pachyderme… C’est peut-être le cinéphile qui parle mais j’ai l’impression que c’est très cinéphilique comme imaginaire. Est-ce qu’il y a d’autres genres que tu aimerais tenter ? On m’a dit que tu n’étais pas un grand fan de la fantasy…

Mon problème avec la fantasy c’est que… De tout ce que j’ai pu voir – parce que je n’en ai pas beaucoup lu moi, j’ai essayé de lire Le Seigneur des anneaux quand j’étais ado mais je n’ai pas réussi, j’ai arrêté au début du troisième –, c’est très plaisant et séducteur mais ça ne provoque rien de profond chez moi. J’ai l’impression que ça ne parle de rien d’autre que de ce dont ça parle. C’est rigolo parce que mon prochain bouquin c’est une collaboration avec Serge Lehman et lors de notre premier entretien je lui ai dit « je viens parce que on ne sait jamais, je ne veux pas louper une bonne idée, mais honnêtement je n’arrive pas à lire tes livres même si tes idées m’intéressent. » Et il me répond que son projet c’est de traiter de la magie. J’ai eu un mouvement de recul. Parce que moi, quand on me parle de magie, je vois des nains avec des éclairs bleus dans les mains ! J’ai donc tout de suite dit « Oulah, de la magie ça ne va pas être pour moi, en plus Delcourt ! » L’association « Delcourt + magie » c’était le truc qui m’a donné envie de fuir. Et il me dit : « Non, ce n’est pas du tout ça ! Pour moi la magie, c’est le mystère. Quand tu vois une œuvre narrative, tu prends du plaisir à l’écoulement de l’histoire mais il y a une partie qui t’échappe. » Donc pour lui la magie c’est Shining : tu vois le film de Kubrick, tu as peur, les images t’impressionnent, l’acteur est fantastique, etc. Mais il y a un truc qui t’échappe totalement ! Il y a quelque chose, tu peux le revoir vingt fois il y aura toujours ce mystère. Alors Shining c’est un peu la référence « tarte à la crème » de ces films comme ça mais parfois un film est magique uniquement pour toi, et les autres ne voient pas du tout cette magie. Pour moi, cette magie-là, il y en a beaucoup dans la peinture.

Pachyderme

Chez qui par exemple ? Goya ?

Par exemple ! Excellent exemple ! Chez tous les grands Italiens de la Renaissance, il y a de la magie aussi. Dans une Vierge à l’enfant de Raphaël, il y a ce qu’il y a – la construction, les lignes de force, la technique, tu peux y mettre tout ce que tu veux –, mais pourtant il y a quelque chose qui est irréductible, qui va te couler entre les doigts…

C’est le but du cinéma aussi : filmer l’invisible.

Ben c’est le but… Oui, mais je ne suis pas sûr que ce soit le but du mec qui fait Avengers. Parfois le cinéma le tente sans y parvenir. J’ai vu beaucoup de films qui veulent ça et qui croient que c’est l’étrangeté qui va provoquer la magie. Combien de sous-Lynch tu as vus ? Combien de sous-Lynch qui n’ont aucun mystère, alors que tout est « mystérieux », tout est « inexplicable »…

Tout est « symbolique »…

Oui voilà, tout est symbolique mais rien n’est mystérieux.

Et donc, dans les œuvres de fantasy que j’ai vues je n’ai jamais senti cette magie. Peut-être que je l’ai sentie quand j’ai vu Legend, alors que j’étais petit. Je l’ai revu ensuite et la magie avait disparu, mais il a quand même laissé en moi quelque chose de très profond et très étrange sans que je sache pourquoi. Peut-être que c’est lié à l’enfance, au fait que je n’avais jamais vu ça. Mais ça a disparu à la nouvelle vision. Pour moi, Le Seigneur des anneaux c’est un bonheur, c’est fantastique, c’est super bien fait mais je n’y trouve pas de magie. En fait, l’alibi intellectuel de la fantasy, si tu prends l’exemple de Game of Thrones, c’est que ça parle de la politique d’aujourd’hui. Ça te montre à quel point la politique actuelle est sauvage et comment tout n’est que rapport de force et sauvagerie refoulée dans les rapports humains. C’est bon ça va ! Je n’ai pas besoin qu’on me fasse douze saisons pour m’expliquer ça, j’étais au courant avant. Donc voilà, c’est très plaisant aussi mais cette série est de moins en moins plaisante parce que j’attends quelque chose qui n’arrive jamais.

Si on revient à ta question, j’ai vachement de peine à imaginer comment je pourrais laisser une part d’inconscient dans un récit de fantasy. Il me semble que les codes à remplir sont tellement nombreux : il faut connaître la culture des nains, celle des elfes… Ou alors il faut tout réinventer et être le Tolkien du XXIe siècle mais je n’ai pas cette envergure et je n’ai pas l’envie surtout. Mais sait-on jamais…

Tu penses quoi d’un Loisel par exemple ?

Tu penses à La Quête de l’oiseau du temps ? C’est extrêmement habile… Ma fille l’a lu il n’y a pas longtemps donc j’ai pas mal relu des bouts sur son épaule. C’est très bien foutu, ça a influencé plein de trucs, mais il ne se passe rien… Enfin, les personnages sont très forts, les ambiances sont très fortes et il y a le twist génial à la fin, que tu n’as pas vu venir quand tu as 15 ans : « ah putain en fait elle n’existait pas ! » Mais bon, elle a quand même des gros nichons et il y a un truc très racoleur quoi. Donc oui, il y a une vraie proposition dans La quête de l’oiseau du temps, mais pas de mystère.

Du coup, quels genres il reste ? Mais bon, la fantasy c’est pas du tout exclu que j’y vienne un jour. Mais peut-être que la meilleure façon de le faire c’est de ne pas se documenter. J’allais dire « il faut que je me documente » mais en fait non. Il ne faudrait pas se documenter et y aller comme ça… Sinon, il y a le porno !

Compliqué à faire ! C’est ce qu’il y a peut-être de plus intéressant mais qui n’est pas du vraiment exploré chez-nous.

Ah ouais ! La bande dessinée porno, c’est quelque chose qui a eu un âge d’or et actuellement il y a beaucoup de BD porno. C’est un marché étonnant d’ailleurs : avec tout le cul que tu trouves sur internet les gens continuent à éprouver du plaisir à voir du cul dessiné.

C’est une autre excitation.

Ouais exactement. C’est une excitation plus raffinée quoi. Donc ouais, le porno !

Sinon il y a la grande tendance, à laquelle on assiste quand on regarde des films ici au NIFFF, c’est le mélange des genres. Tu fais par exemple un truc de cow-boys pornographique, gay, transgenre ou ce que tu veux. Des sirènes vampires dans une comédie musicale communiste ambiance années 1980. Je pense que l’avenir est dans ce genre de trucs.

Alors ouais, j’aimerais bien faire un bon récit de cul.

Est-ce que c’est toi qui scénariserais ?

J’en ai parlé à Loo Hui Phang et il y a peut-être quelque chose à faire. L’idée l’intéressait, histoire de pousser le curseur. Cette fois on y irait à fond. Ce qui me donne envie c’est la façon décomplexée et assez étrange dont elle parle de cul. Ce qui est étrange c’est que cette nana ne dégage pas de sensualité. Elle est très belle mais elle dégage de la froideur. Alors que ses récits transpirent le sexe de tous les côtés.

Ça me fait penser au cinéma de Gaspar Noé…

Je n’ai pas tout vu. J’ai vu Enter the Void et Seul contre tous. J’avais adoré Seul contre tous à l’époque, c’était incroyable !

Tu n’as pas vu Love ?

Le truc où les gens avaient des rapports non simulés ? Je n’ai pas vu mais ce qui serait intéressant si tu fais du cul en bande dessinée, c’est la tendance Druuna : tout à coup tu as des nanas qui se font prendre par des monstres avec des tentacules géantes. Ce que les Japonais font très bien : des espèces de bites gigantesques ! Et ça coule de partout ! C’est clair que si je fais du cul porno en bande dessinée je ne vais pas faire un truc bourgeois avec des gens qui baisent dans des appartements, ça ne m’intéresse pas du tout. Il faut aller vers l’excès. Et ça m’amuserait de dire à Loo : « ouvre les vannes, vas-y, fais-moi un récit de cul mais alors vraiment no limit ! »

Donc il y a ça et je pense que je n’ai pas encore épuisé le récit d’exploration. Que ce soit les pirates, les conquistadors… Un des plus beaux films de SF du monde c’est Aguirre, la colère de Dieu. Moi je vois un film de SF devant ça. Le fait qu’il utilise la musique synthétique et que ça tourne au psychédélisme total à la fin – le singes jaunes qui envahissent le radeau, la folie –, ça provoque chez moi la sensation d’un film de science-fiction rêvé.

On trouvera aussi des éléments de mythologie européenne dans ton prochain projet [L’homme gribouillé]. Qu’est-ce qui t’attire dans ces éléments culturels ?

J’avais déjà eu cette ambition avec Pachyderme, un peu. Mais à mon avis j’étais passé à côté. Mais ce qui m’intéressait c’était de saisir quelque chose de fondamentalement suisse, voire même suisse romand. Cette espèce de sensation de confinement, de confort, de protection et en même temps avec quelque chose d’assez malsain. Tu sais ce truc protestant : tu as l’impression que tout est lisse et pourtant dès que tu pousses des rideaux de velours tu vois que derrière il se passe des trucs pas nets. Ça c’est très suisse, très calviniste… C’est aussi pour ça que ça se passait juste après la guerre, suite à l’attitude de la Suisse pendant la guerre. Et là, pour ce nouveau projet, j’ai essayé de réfléchir à la raison pour laquelle quand je vais à Rome ou à Moscou je suis connecté avec l’endroit où je suis. Qu’est-ce qui fait que, bien que ma culture soit principalement américaine, quand je vais aux États-Unis je ne suis pas chez moi ? Alors que je suis entouré de gens qui ont la même culture que moi, nos références sont communes et pourtant ce n’est pas chez-moi. J’ai de la peine à saisir ça.

L’homme gribouillé

Il y a donc vraiment la recherche d’un sentiment européen ?

Il y a une culture commune oui, et le christianisme ne me suffit pas. J’ai beaucoup discuté de ça avec Lehman parce que bien sûr qu’il réfléchit à tout ça, avec ses histoires de mythologies et de super-héros – qui sur le papier sont très convaincantes mais que moi je n’arrive pas à lire parce que c’est un intellectuel quand il raconte ses histoires, il oublie le fun et les personnages. Il a été marqué par une exposition à Paris sur les costumes des derniers rites païens européens. On en a beaucoup en Suisse : les mecs qui se déguisent en monstres ou en sapins et qui vont trousser les jeunes vierges dans les granges. Il y a une peur fondamentale, une sorte d’inconscient collectif qu’il faut davantage aller chercher dans les contes que dans la culture judéo-chrétienne.

Du coup le paganisme rejoint des éléments qu’on évoquait avant : le vertige face aux éléments…

Tout à fait. Et dans l’art contemporain et dans le graphisme un peu branchouille, ça fait 5-10 ans qu’on voit des cerfs partout. Je ne sais pas si tu as remarqué ça mais les animaux empaillés et surtout les cerfs…

Dans la première saison de True Detective, le dernier Almodóvar… C’est vrai.

Exactement ! C’est ce qui m’a d’ailleurs énervé quand j’ai vu True Detective. Pour moi c’est extrêmement surcoté. C’est un truc qui était totalement à la traine : il y a eu beaucoup d’enthousiasme et moi je ne voyais que des choses autour desquelles je tourne depuis des années. Donc voilà, la figure de la tête du cerf tu la vois partout, dans les trucs branchés, les tatouages… Et pourquoi ? Pourquoi ce truc-là nous parle ? Il y a quelque chose de l’ordre du dieu de la forêt. Les Japonais ont réussi à rester connectés avec ça, alors que nous, les Européens, on l’a perdu.

Le cinéma de Miyazaki est un bon exemple.

Eh ouais. Et du coup ça cartonne chez nous, les gens adorent ça ! La forêt magique… Il y a quelque chose de très inquiétant dans cette nature européenne, sombre, avec la montagne, la mousse, les nuages gris… Il y a quelque chose d’oppressant là-dedans et ça m’intéresse de brasser ça.

Mais il n’y a pas que ça qui m’intéresse, ça c’est la partie intellectuelle. Quand Lehman m’a raconté l’histoire, ce que j’ai tout de suite vu c’est un manga à l’européenne. La possibilité d’utiliser ce récit pour retourner vers quelque chose de noir et blanc, d’urgent, avec beaucoup de pages que tu tournes très vite. Quelque chose de très dilaté. C’était aussi la possibilité de redessiner Paris. C’était marrant, je discutais avec Thoret [Jean-Baptiste Thoret, également invité au NIFFF en 2016 – voir notre entretien ici] et il me disait que ce n’était pas étonnant qu’il n’y ait plus de grands films français depuis quelques années parce que la France est devenue impossible à filmer. Les propositions de filmer la France comme il faut, elles sont très rares selon lui. Il me citait Bruno Dumont par exemple…

Qui lui filme l’invisible !

Oui, exactement ! Quelques minutes après notre discussion soit finie – c’est toujours comme ça avec moi –, j’ai pensé à Buffet froid qui est selon moi une excellente façon de filmer la France. Buffet froid est une façon de filmer la France. Le métro au début du film est totalement cinématographique ! Les barres d’immeubles dans lesquelles vit le personnage de Depardieu : voilà une façon de filmer Paris et la France qu’on n’arrive pas à retrouver !

Qu’on trouve dans Seul contre tous dont tu parlais…

C’est vrai ! Exactement ! Et qu’on trouve – mais alors là ça n’a pas du tout plu – chez Jeunet. Chez lui il y a ça aussi. Moi ce n’est pas trop ma came mais je trouve qu’on est très sévère avec Jeunet, notamment sur Le fabuleux destin d’Amélie Poulain. C’est une espèce de vision magique… La façon qu’il a de filmer Paris : voilà un goût ! Ce n’est peut-être pas celui qui convient à la bien-pensance, je ne vais pas défendre Jeunet, mais il n’empêche que quand tu finis Amélie Poulain tu as un goût très précis dans la bouche et il reste longtemps ! Ce n’est pas pour rien qu’en essayant d’expliquer ce qu’on fait maintenant [avec Serge Lehman] j’ai cité ça. Pour moi, c’est la rencontre entre Amélie Poulain et Franz Kafka.

Cette discussion témoigne de ton approche très intellectuelle de ton travail, de la culture et de l’art. Est-ce que tu n’as pas l’impression d’être un peu…

Un sacré escroc ? Rires !

Rires ! Non d’être dans un milieu culturel qui ne favorise pas forcément ça. Est-ce qu’il n’y a pas une frustration qui peu rendre aigri voire dépressif quand on voit ce qui est mis en avant ?

Pour moi ce n’est pas mon milieu qui provoque ça mais c’est ce qu’il y a autour. C’est la presse, c’est les gens. Souvent, en dédicaces, j’ai des gens qui viennent avec mon livre, tu vois qu’ils l’ont vraiment aimé, ils sont émus, ils ont envie de dire qu’ils aiment mon travail… Mais en même temps, ils ont une autre BD sous le bras que je trouve abominable. Je ne les fais pas chier avec ça mais je me dis « non mais attends, comment tu peux aimer ça si tu aimes ce que je fais ? » Tu ne peux pas contrôler ce que les gens reçoivent de tes livres. Les livres fonctionnent comme des miroirs, les gens s’y mirent eux-mêmes. C’est ça qui peut me déprimer… Ou de voir que des trucs abominables rencontrent des succès gigantesques. Je ne vais pas me plaindre car mes livres marchent plutôt bien mais imaginer que One Piece est le truc qui se vend le plus au monde alors que je trouve ça d’une laideur agressive !

Quant au milieu lui-même, je suis toujours ébahi de la culture, de la curiosité et de l’ambition qu’on y trouve. Pour L’Odeur des garçons affamés, ils ont vraiment poussé le bouquin chez Casterman. C’est un bouquin qui n’est pas facile, ils le savent, ils le vendent comme un bouquin pas facile et ils y mettent de l’énergie. Donc ce n’est pas le milieu le problème. Au contraire même ! Chez Delcourt ils ont les yeux qui brillent en ce moment et ils se soucient assez peu de savoir si ça [L’Homme gribouillé] va faire un carton ou pas. Ils ont tout à coup la sensation d’avoir un projet habité, vivant, un petit peu original et ça les excitent terriblement ! Ils ont envie de ça. Les éditeurs ne sont pas du tout des gens qui se vautrent dans la médiocrité.

Mais quand tu vois ce dont on parle dans les médias, ce qu’ils mettent en avant… ça ne t’affecte pas ?

Mais ce n’est pas mon milieu ça. Et ça ne m’affecte pas parce que je n’ai pas le sentiment d’être ignoré ou méprisé. J’ai plutôt le sentiment qu’on me prend en considération. Bon, je sais que je fais des livres qui ne sont pas faciles et en même temps quand je fais un livre où on parle de SIDA, bien sûr ça va exciter les journalistes beaucoup plus que le reste. Je fais un western gay, alors là tout à coup ça excite les gens, comme quand je fais une histoire avec un flic. Quand je fais de la SF avec un gorille-robot ça stimule moins les médias. Mais je comprends ça.

C’est cette tendance à privilégier les « sujets » qui sont déjà dans l’esprit des gens. Ou alors il faut avoir une marque déjà établie.

Oui. Il faut qu’il y ait une accroche quelconque. Mais je suis assez lucide là-dessus. Je sais très bien que je vis dans un monde où il y a des millions d’œuvres proposées et où tout va très vite, où les choses s’oublient, où les gens ont besoin d’accroche pour retenir l’attention. C’est normal. Mon beau-fils veut faire acteur : je ne cesse de lui répéter « mais tu sais que personne ne t’attends, tu es conscient de ça ? ». Personnellement je ne me considère pas du tout comme un « génie ignoré » en me disant qu’un jour les gens me découvriront. Je n’ai pas une valeur supérieure, et je suis plutôt pas trop mal traité par les médias.

S’il y a de la frustration elle ne vient pas de là. Elle vient que parfois tu te déplaces… Tu viens faire une conférence devant 12 personnes, comme hier. Mais en même temps cette frustration dure très peu de temps parce que les gens sont intéressés, passionnés et donc ça se passe très bien.

Et après tu vois un YouTubeur qui débarque et lui il attire les foules…

Ouais alors ça, ça peut me déprimer. Mais à partir du moment où je vois que je vends assez de livres pour pouvoir faire le suivant, je trouve que c’est délicat de se plaindre. Mais dans ton domaine, c’est exaspérant… On parlait de Durendal et tu me disais que toi la critique n’était pas ton métier mais si tu pouvais en vivre, bah tu en vivrais moins bien que lui mais tu pourrais toujours te reposer sur le fait que… tu en vis quand même. Et putain ça, c’est déjà pas mal quoi !

Un grand merci à toute l’équipe du NIFFF pour avoir rendu cette interview possible. Merci également à Basile Béguerie.
Entretien conduit par Thomas Gerber en juillet 2016 à Neuchâtel.

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